Le mot « terres rares » a quitté les cercles de chimistes pour s’inviter dans les discours politiques et les plans industriels. Il est devenu un raccourci pratique pour parler d’indépendance technologique, de transition énergétique, et de chaînes d’approvisionnement fragiles.
Le problème, c’est que ce raccourci brouille souvent les cartes. D’abord parce que " rare " ne signifie pas " introuvable " :. En effet, ces éléments existent dans la croûte terrestre, mais rarement sous forme de gisements faciles à exploiter et, surtout, difficiles à transformer proprement. Ensuite parce que « terres rares » n’est pas synonyme de « métaux critiques ». L’Union européenne, les États-Unis ou le Japon disposent de listes de matières stratégiques, parfois longues, parfois révisées, où l’on trouve lithium, cobalt, gallium, graphite… et les terres rares.
Mais la famille « terres rares », elle, reste stable avec 17 éléments.
Pourquoi cette précision compte-t-elle ? parce que tout l’enjeu se joue dans les détails
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Les terres rares ne sont pas un bloc homogène :certaines servent à fabriquer des aimants permanents d’une efficacité redoutable, d’autres donnent des couleurs aux écrans, d’autres améliorent le polissage des verres, et certaines se retrouvent dans l’imagerie médicale. En clair, on peut avoir « des terres rares » sur le papier, sans disposer de celles qui manquent aux motorisations électriques ou aux génératrices d’éoliennes. Et l’on peut posséder des réserves, sans maîtriser l’étape la plus sensible : la séparation et la purification.
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Aujourd’hui, on remet de l’ordre dans un mot devenu explosif : les terres rares.
Terres rares : ces 17 éléments qui pèsent lourd dans nos technologies, du tableau de Mendeleïev aux réserves du Groenland
C’est ici que le Groenland s’invite dans le récit. Sur la carte des réserves mondiales, le territoire se distingue par un chiffre qui revient dans les rapports de référence : environ 1,5 million de tonnes de réserves estimées (en équivalent oxydes). Pas de production minière significative aujourd’hui, mais une présence dans l’imaginaire stratégique des États et des industriels. Dans le même temps, la France avance plutôt sur un autre terrain : moins celui de la mine que celui de l’aval industriel, là où la matière devient utilisable.

Terres rares : 17 éléments et des caractérisques exceptionnelles
La définition la plus utilisée dans l’industrie et les statistiques publiques regroupe 17 éléments : les 15 lanthanides (du lanthane au lutécium) auxquels s’ajoutent le scandium et l’yttrium. Le chiffre « 46 » apparaît parfois par confusion avec d’autres catégories : listes de « matières premières critiques », inventaires de métaux stratégiques, ou encore décomptes de projets industriels. Mais le périmètre chimique des terres rares, lui, ne change pas.
Ce que dit le tableau de Mendeleïev : une famille " à part " mais bien rangée
Le tableau périodique explique pourquoi ces éléments sont souvent perçus comme un groupe mystérieux. Les lanthanides (numéros atomiques 57 à 71) appartiennent au bloc f. Dans la plupart des représentations, on les place sur une ligne séparée en bas du tableau, simplement pour garder une mise en page lisible. Leur place “réelle” s’insère dans la grande ligne de la période 6. Scandium (21) et yttrium (39), eux, sont dans le groupe 3 : on les associe aux terres rares parce qu’ils partagent des comportements chimiques proches et sont souvent présents dans des minerais voisins.
Le tableau de Mendeleïev ne cache pas les terres rares : il les montre, mais les imprime en marge pour des raisons de place, pas de science.

La liste des 17 éléments et leur propriété la plus recherchée
Le tableau ci-dessous rassemble les 17 éléments découvert par Anders Gustav Ekeberg en 1802, leur symbole, leur numéro atomique et une propriété d’usage souvent citée dans l’industrie. L’idée n’est pas d’être exhaustif, mais de montrer comment chaque élément sert dans nos nouvelles technologies.
| Élément | Symb. | N° atom. | Propriété / usage typique | Famille |
|---|---|---|---|---|
| Scandium | Sc | 21 | Renforce les alliages aluminium (aéronautique, légèreté). | Associé |
| Yttrium | Y | 39 | Phosphores et céramiques ; stabilise certains matériaux. | Associé |
| Lanthane | La | 57 | Catalyse, verres optiques ; batteries NiMH (historiquement). | Lanthanide |
| Cérium | Ce | 58 | Polissage des verres ; catalyse (chimie, dépollution). | Lanthanide |
| Praséodyme | Pr | 59 | Alliages et aimants (avec le néodyme) pour haut rendement. | Lanthanide |
| Néodyme | Nd | 60 | Aimants permanents NdFeB, cœur des moteurs et génératrices. | Lanthanide |
| Prométhium | Pm | 61 | Radioactif ; usages spécialisés (sources beta, recherche). | Lanthanide |
| Samarium | Sm | 62 | Aimants SmCo, stables à haute température (défense, spatial). | Lanthanide |
| Europium | Eu | 63 | Phosphores rouges (écrans, éclairage) et marquages. | Lanthanide |
| Gadolinium | Gd | 64 | Imagerie médicale (contraste IRM), propriétés magnétiques. | Lanthanide |
| Terbium | Tb | 65 | Phosphores verts ; améliore certains aimants et alliages. | Lanthanide |
| Dysprosium | Dy | 66 | “Verrouille” les aimants à chaud (moteurs, éolien) : élément clé. | Lanthanide |
| Holmium | Ho | 67 | Très magnétique ; lasers et usages scientifiques spécialisés. | Lanthanide |
| Erbium | Er | 68 | Fibres optiques (amplification) et lasers. | Lanthanide |
| Thulium | Tm | 69 | Lasers ; usages médicaux et techniques ciblés. | Lanthanide |
| Ytterbium | Yb | 70 | Lasers à fibre ; dopage de matériaux pour performances optiques. | Lanthanide |
| Lutécium | Lu | 71 | Scintillateurs (imagerie type PET) et catalyse fine. | Lanthanide |
Le coltan qui est aussi d'actualité et un sujet sensible, est par contre un minerai, la columbite-tantalite dont on extrait notamment le tantale (et aussi du niobium). Ce n’est pas une “terre rare” mais c’est une autre famille de métaux, très recherchés aussi en électronique pour les condensateurs et des alliages.
Les terres rares, indissociables des technologies modernes et au coeur de la transition écologique
Dans une voiture électrique ou une éolienne, on ne “voit” pas les terres rares. Elles sont en petites quantités, mais à un endroit où l’efficacité change tout : l’aimant permanent. Un aimant performant permet un moteur plus compact, plus efficient, et une meilleure densité de puissance. C’est le genre de gain qui pèse sur une autonomie, un coût, une masse, un rendement global. Et c’est aussi la raison pour laquelle certains éléments, comme le néodyme et le praséodyme, concentrent l’attention, tandis que le dysprosium et le terbium deviennent des mots prononcés à voix basse : ce sont eux qui aident les aimants à tenir leurs performances lorsque la température monte.
40 métaux et terres rares, soit 180kg de matières premières extraites pour un téléphone de 150 gr ! "
Le vrai goulot d’étranglement : séparer, purifier, transformer
Posséder un gisement n’est que le début. Les terres rares se ressemblent chimiquement, ce qui rend leur séparation difficile. Derrière ce mot, “séparation”, se cache une industrie de procédés : extraction par solvants, purification, contrôle qualité, gestion d’effluents. C’est une étape lourde, coûteuse, et politiquement sensible. Voilà pourquoi, dans de nombreux pays, la stratégie ne vise pas seulement des mines, mais la maîtrise de la chaîne de valeur jusqu’aux oxydes de haute pureté, puis aux métaux, alliages et aimants.
La Mongole et la Chine détiennent aujourd'hui le monopôle.
Groenland : 1,5 million de tonnes de réserves estimées, et des projets sous pression
Le Groenland revient régulièrement dans les débats, parce que les estimations de référence évoquent environ 1,5 million de tonnes de réserves (en équivalent oxydes). Ce chiffre ne fait pas du territoire un géant mondial, mais il suffit à le placer dans le radar des politiques industrielles. Dans l’archipel des projets, deux noms sont devenus emblématiques.
D’un côté, Kvanefjeld (Kuannersuit), projet longtemps discuté et contesté, notamment parce que certaines ressources sont associées à des problématiques radiologiques. Le dossier est devenu un cas d’école : au Groenland, l’acceptabilité sociale et environnementale peut peser autant que les promesses industrielles. De l’autre, Tanbreez, souvent présenté comme un profil différent, attire l’attention parce qu’il s’inscrit dans le récit d’une diversification “hors des chaînes dominantes”. Dans les deux cas, le Groenland rappelle une évidence : la géologie ne suffit pas, l’infrastructure et la décision politique font le reste.
La France : pas de mine à grande échelle, mais un retour par l’aval
En France, l’histoire est moins celle d’une ruée minière que celle d’une reconstruction industrielle. Le sous-sol national fait l’objet d’une remise à plat : un inventaire piloté par le BRGM vise pour 2030 à mieux caractériser le potentiel en ressources, dans un contexte où l’Europe cherche à réduire ses dépendances. Cet effort n’annonce pas mécaniquement l’ouverture de mines, mais il redonne des cartes à la discussion.
Sur le terrain industriel, la France se distingue surtout par des compétences “aval”. À La Rochelle, Solvay met en avant une expertise historique de séparation et purification, avec une montée en capacité visant les matériaux pour aimants permanents. Dans le Sud-Ouest, à Lacq, le projet Caremag (Carester) vise une logique qui parle à l’époque : recycler des aimants en fin de vie, traiter des concentrés, et produire des oxydes de terres rares, avec un démarrage annoncé fin 2026. Dans un monde où les mines prennent du temps, le recyclage et le raffinage deviennent des accélérateurs possibles.
Recyclage : la troisième voie, entre sobriété et souveraineté
Le recyclage des terres rares est souvent présenté comme une solution évidente. Il est surtout une solution exigeante. Il faut collecter, trier, démanteler, puis réintroduire la matière dans des procédés de purification. Les volumes disponibles ne suffisent pas encore à couvrir la demande, mais chaque tonne recyclée a un intérêt double : elle limite une extraction primaire et elle renforce une autonomie industrielle. C’est aussi pour cela que les projets européens se positionnent de plus en plus sur cette “boucle longue” : retrouver la qualité d’origine, pas seulement récupérer un mélange.
17 éléments, un monde de choix
Les terres rares ne sont pas un mythe ni un coffre au trésor. Elles sont une famille de 17 éléments, rangés dans le tableau périodique, et devenus indispensables parce qu’ils apportent des propriétés difficiles à remplacer. Le Groenland attire les regards parce qu’il symbolise une alternative potentielle avec des réserves estimées, tandis que la France avance par l’industrie de transformation et le recyclage.
Dans les deux cas, la même question affleure : comment électrifier et numériser sans reconstruire, ailleurs, les fragilités d’hier ?
Questions / réponses, l'essentiel sur les terres rares
Pourquoi parle-t-on de 17 terres rares ?
Parce que la définition la plus utilisée regroupe les 15 lanthanides (La à Lu) auxquels s’ajoutent le scandium et l’yttrium. D’autres chiffres circulent par confusion avec des listes de matières premières critiques ou des projets industriels.
Le Groenland produit-il des terres rares ?
Le Groenland est surtout cité pour ses réserves estimées et ses projets miniers, mais il ne figure pas aujourd’hui parmi les producteurs majeurs à l’échelle industrielle.
Y a-t-il des terres rares en France ?
La France travaille à mieux caractériser son potentiel via un inventaire des ressources minérales. L’activité la plus visible concerne surtout la séparation, la purification et le recyclage, avec des sites et projets industriels dédiés.
Sources de l’article
- USGS – Mineral Commodity Summaries 2025 : chapitre “Rare Earths” (réserves mondiales, dont Groenland).
- BRGM – Inventaire des Ressources Minérales (IRM) : objectifs, calendrier, contexte France 2030.
- Solvay – Site de La Rochelle et communiqué sur l’extension de capacité terres rares (production pour aimants).
- Vidéo Le Blob - Les Terres rares , L'odyssée des minéraux - ARTE
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