Cette scène, des milliers de familles rochelaises et bordelaises l'ont vécue après 1945. Pendant des décennies, ces départs ont rythmé la vie de deux grands ports de l'Atlantique, laissant derrière eux des femmes courageuses et des enfants qui apprenaient à grandir sans père. Une histoire méconnue, poignante, qui mérite d'être racontée.
La renaissance de la grande pêche : quand la France rêvait de morue
L'après-guerre a faim. La France se reconstruit, et le cabillaud devient une denrée stratégique. À La Rochelle et Bordeaux, les armateurs relancent les campagnes lointaines vers Terre-Neuve et l'Islande. Mais cette fois, fini les voiliers romantiques. Place aux chalutiers modernes, ces usines flottantes qui transformeront à jamais le visage de la pêche hauturière.
Sur le papier, c'est le progrès. Dans les faits, c'est une vie d'enfer qui commence pour des centaines d'hommes.
Au cœur de la tempête : le quotidien brutal des morutiers
Des journées sans fin dans l'enfer blanc
Vous pensez connaître le froid ? Imaginez des mains tellement gelées que chaque geste devient une torture. Un pont glissant comme une patinoire, des vagues de dix mètres qui frappent comme des coups de poing, et ce vent polaire qui traverse les vêtements comme s'ils n'existaient pas.
Les anciens marins parlent de "forçat de la mer". Le mot n'est pas exagéré. Quand le chalut remonte, c'est une course contre la montre : trier, vider, laver, saler des tonnes de poisson. La fatigue devient un état permanent. L'erreur, elle, peut être fatale.
"On ne dormait plus vraiment", racontent les survivants de ces campagnes. "On fermait les yeux quelques heures, et on repartait au combat."
Terre-Neuve et Islande : ces mots qui faisaient trembler
Pour vous et moi, ce sont des destinations. Pour les marins, c'étaient des zones de guerre contre les éléments. Des tempêtes qui surgissent sans prévenir, des brouillards à couper au couteau, et cette impression permanente que la mer peut décider, à tout moment, de ne plus vous laisser rentrer.

La Rochelle et Bordeaux : deux villes, un même destin
La Pallice, le port des départs déchirants
À La Rochelle, tout se jouait à La Pallice. C'est là que les chalutiers s'armaient, que les adieux se disaient à mi-voix, que les calendriers devenaient des prières. Les familles savaient que les dates de retour n'étaient que des hypothèses. Une tempête, une panne, et tout pouvait basculer.
Le port vivait de ces départs, mais il en payait aussi le prix. Des corps abîmés, des veuves trop jeunes, des enfants qui grandissaient sans père.
Bordeaux et Bègles : quand la morue transformait la ville
Sur la Garonne, c'est une autre histoire qui s'écrivait. Les sécheries de Bègles employaient une main-d'œuvre majoritairement féminine pour traiter le poisson ramené des bancs. L'odeur était tenace, le travail pénible, les salaires dérisoires.
La morue reliait deux mondes : celui, brutal, de la capture en haute mer, et celui, laborieux, de la transformation à terre. Dans les deux cas, la souffrance était au rendez-vous.
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Les héroïnes oubliées : ces femmes qui tenaient bon
Huit mois d'attente, une vie en suspens
Parlons de celles dont on ne parle jamais assez. Les femmes de marins. Huit mois, parfois plus, à tenir la maison, les enfants, les comptes, l'angoisse. Elles géraient tout comme on pilote un navire dans la tempête, en anticipant les coups durs.
Couture, repassage, usine, petits boulots... tout était bon pour maintenir la famille à flot quand le salaire du mari tardait ou ne suffisait pas.
L'inquiétude comme compagne quotidienne
Le plus terrible n'était pas la charge de travail. C'était l'incertitude. Chaque nuit sans nouvelles pesait comme du plomb. Chaque rumeur sur le port faisait battre le cœur plus fort. Et ce cauchemar récurrent : voir un officier frapper à la porte avec cette expression sur le visage...
Dans les quartiers maritimes de La Rochelle et Bordeaux, les femmes se serraient les coudes. On gardait l'enfant de la voisine, on partageait un repas, on accompagnait celle qui devait faire une démarche difficile. Cette solidarité ne supprimait pas la peur, mais elle la rendait supportable.
Le retour : pas toujours la fin du calvaire
Quand enfin le chalutier rentrait, c'était la joie... mêlée d'appréhension. L'homme qui descendait de la passerelle n'était plus tout à fait le même. Épuisé, marqué, habité par des silences lourds. La maison, elle, avait continué à vivre sans lui.
Il fallait réapprendre à cohabiter, réajuster les rôles, retrouver une intimité disparue. Parfois, cela prenait des semaines. Parfois, cela ne revenait jamais vraiment.

Les images qui bouleversent : quand les marins filmaient leur enfer
Ce qui rend cette histoire encore plus poignante aujourd'hui, ce sont les films amateurs tournés par les marins eux-mêmes. Des caméras embarquées au plus près du danger, des images tremblantes de tempêtes, des visages jeunes marqués par l'épuisement.
Ces témoignages visuels disent une vérité crue : la grande pêche n'était pas une aventure romantique. C'était une industrie impitoyable où l'on risquait sa vie pour du poisson bon marché.
Les documentaires récents sur ces campagnes ont aussi permis de redonner leur place aux femmes, à la vie des ports, à cette société entière qui a payé le prix de notre souveraineté alimentaire.
L'héritage : ce que la mer a laissé dans nos villes
Aujourd'hui, que reste-t-il de cette épopée ?
Des quais transformés, des archives poussiéreuses, des noms de rues qui ne parlent plus aux jeunes générations. Dans certaines familles rochelaises et bordelaises, on conserve encore une photo jaunie, une lettre courte griffonnée en mer, un petit objet rapporté du bord.
Cette mémoire est souvent familiale, intime, parfois douloureuse. On ne s'en vante pas au dîner. On la transmet à voix basse, aux enfants qui veulent bien écouter.
Pourquoi cette histoire nous concerne encore
Mais cette histoire n'est pas qu'un chapitre clos du passé. Elle nous parle de questions ultra-contemporaines :
- L'énergie humaine : qu'est-on prêt à sacrifier pour notre confort alimentaire ?
- La souveraineté alimentaire : comment assurer notre indépendance sans épuiser les ressources ?
- Les limites de l'exploitation : l'intensification des pêches a fini par fragiliser les stocks de morue, changeant les règles du jeu
- Le prix du progrès : derrière chaque produit bon marché se cachent souvent des vies brisées
À La Rochelle comme à Bordeaux, regarder ce passé en face, c'est comprendre une part de notre présent maritime. La mer continue de nourrir, mais elle rappelle toujours qu'elle ne se laisse pas dompter.
Une image qui hante
Il y a cette scène qui revient souvent dans les témoignages. Une femme sur un point haut du port, immobile face au large. Elle ne fait pas de geste, elle ne crie pas. Elle regarde seulement.
Dans ce regard se mêlent la fierté, l'habitude, et cette question lancinante qui traverse toutes les générations de marins : est-ce que cette fois encore, la mer va rendre ceux qu'elle a pris pour travailler ?
Cette histoire méritait d'être racontée. Pour les hommes qui sont partis. Pour les femmes qui ont attendu. Pour que nous n'oublions jamais le vrai prix de ce qui arrive dans nos assiettes.
La Rochelle, Bordeaux, Terre-Neuve, Islande : quatre mots, une seule épopée humaine.
"L'Odyssée des forçats de la mer" Réalisé par Frédéric Brunnquell Tous droits réservés
Sources de l’article
- Film documentaire – L'Odyssée des forçats de la mer
- Telerama – Un hommage aux pêcheurs de l extrême sur France 3 (publié le 07 janvier 2019, mis à jour le 08 décembre 2020)
- OpenEdition Books – La pêche industrielle de La Rochelle Chapitre V 1945 1964 (Henri Moulinier, 2015
- Histoires maritimes rochelaises – La Rochelle un des grands ports morutiers français
- POP Culture gouv – Sécherie de morues de Begles notice Mérimée
- Un air de Bordeaux – Quand la morue séchait à Begles
- Musée des Terre Neuvas – La pêche à Terre Neuve



