C'est au Palais de l'Élysée, dans le cadre du Sommet Choose France organisé à l'initiative du président Emmanuel Macron, qu'une annonce discrète en apparence a pris une dimension considérable pour l'avenir spatial européen. Le 1er juin 2026, la France a officialisé un accord avec Vast, jeune entreprise américaine basée à Long Beach, en Californie, pour deux missions habitées impliquant deux astronautes français. Une première mission privée vers la Station spatiale internationale, et une seconde vers Haven-1, la station commerciale que Vast compte lancer en 2027 et qui serait la toute première du genre dans l'histoire de l'astronautique.
Dans le même mouvement, Vast a annoncé l'ouverture de son siège européen à Paris, signal fort d'un ancrage transatlantique qui dépasse le cadre du simple contrat commercial. La France ne se contente plus d'accompagner l'exploration spatiale depuis les coulisses institutionnelles : elle s'y engage directement, aux côtés d'un acteur privé qui entend redéfinir les règles du séjour humain en orbite basse.
Derrière cet accord, c'est toute la trajectoire du vol habité commercial qui se précise. Pendant des décennies, la présence humaine dans l'espace a reposé sur des structures étatiques et intergouvernementales. La Station spatiale internationale, fruit d'une coopération entre la NASA, l'ESA, Roscosmos, la JAXA et l'Agence spatiale canadienne, incarne ce modèle. Mais ce modèle arrive à son terme prévu autour de 2030. Vast, comme quelques autres entreprises privées, parie sur une continuité assurée par le secteur commercial, avec des stations conçues, financées et exploitées sans dépendre d'un seul gouvernement.
Pour la France, l'accord signé avec Vast représente une façon de préparer l'après-ISS tout en valorisant quatre décennies d'expertise en vol habité accumulées par le CNES. Deux noms incarnent désormais ce tournant : Thomas Pesquet, figure emblématique de l'astronautique française, et Arnaud Prost, ingénieur d'essais et astronaute de réserve de l'ESA sélectionné en 2022.
Thomas Pesquet et Arnaud Prost, deux profils complémentaires pour un double défi
Thomas Pesquet n'en est pas à son premier défi hors du commun. Ingénieur de formation, pilote de ligne chez Air France avant d'être sélectionné par l'ESA en 2009, il a déjà effectué deux séjours à bord de l'ISS, totalisant plus de 397 jours dans l'espace. Lors de la mission Alpha en 2021, il est devenu le premier Français à commander la station orbitale. Son bilan comprend six sorties extravéhiculaires, plus de cinquante expériences scientifiques menées et un record européen de durée cumulée en orbite.
Pour la sixième mission privée d'astronautes vers l'ISS, Thomas Pesquet est pressenti pour en prendre le commandement, sous réserve de l'approbation du MCOP, le comité multilatéral qui gère les opérations d'équipage de la station. Ce panel rassemble des représentants des cinq partenaires de l'ISS et ses décisions se prennent par consensus. La validation de cette désignation constitue donc une étape formelle encore à franchir.
Arnaud Prost suit un parcours différent mais tout aussi rigoureux. Diplômé de l'École Polytechnique, pilote militaire sur Rafale au centre d'essais en vol de la DGA à Istres, il a achevé sa formation de base d'astronaute de réserve de l'ESA en mai 2026. Plongeur professionnel, commandant d'aéronef sur E-3F AWACS pour la 36e escadre, il a également complété la formation géologique PANGAEA de l'ESA en 2024 et 2025, en vue d'éventuelles missions lunaires et martiennes. Sa désignation comme ingénieur de vol pour le premier vol habité de Haven-1 en fait l'un des rares astronautes au monde à se préparer pour une station qui n'existe pas encore en orbite.
L'astronaute de l'ESA Thomas Pesquet et l'astronaute de réserve de l'ESA Arnaud Prost, Crédit : ESA - N. Fischer et A. Conigli
Haven-1, une station conçue pour réinventer le séjour en orbite basse
La station Haven-1, actuellement en phase d'intégration dans les ateliers de Vast à Long Beach, représente une rupture dans la façon de concevoir une infrastructure spatiale habitée. Avec un volume habitable de 45 mètres cubes, une masse de 14 600 kilogrammes et une puissance électrique de 13 200 watts assurée par douze panneaux solaires déployables, elle a été conçue pour accueillir quatre personnes pendant des séjours de deux semaines. Sa structure principale est le premier article de vol de station spatiale fabriqué aux États-Unis depuis plus de vingt ans.
L'intérieur a été pensé dans une logique résolument humaine : des quartiers personnels pour chaque membre d'équipage, un hublot dôme d'1,1 mètre de diamètre offrant un panorama à 180 degrés sur la Terre et l'espace, une table communale déployable et une connexion internet par Starlink qui marquera la première utilisation de ce service à haut débit sur une station commerciale. La connectivité en temps réel avec le sol, à des débits d'un gigabit, transformera les conditions de travail et de communication des équipages.
Haven-1 sera placé à 425 kilomètres d'altitude sur une inclinaison de 51,6 degrés, une orbite qui permet notamment des passages visibles depuis l'Europe et une couverture quasi-globale pour les expériences scientifiques embarquées. La station sera transportée par une fusée Falcon 9 de SpaceX et les équipages rejoindront l'installation à bord du vaisseau Dragon. Le premier équipage habité devrait arriver à bord de Haven-1 quelques semaines après le lancement de la station, prévu en 2027.
Qu'est-ce que Vast et pourquoi cette entreprise compte parmi les acteurs les plus sérieux de l'après-ISS
Fondée à Long Beach avec un financement privé dépassant le milliard de dollars, Vast emploie plus de 1 000 personnes et a développé une approche singulière : construire ses stations de manière incrémentale, en faisant valider chaque technologie par un démonstrateur orbital avant de l'intégrer à la station suivante. C'est ainsi qu'est né Haven Demo, un satellite expérimental lancé en novembre 2025, qui a validé les systèmes critiques devant voler sur Haven-1. Haven Demo a accompli sa mission avec succès avant d'être désorbité en février 2026.
Derrière Haven-1 se profile déjà Haven-2, une station de bien plus grande envergure, capable d'accueillir douze membres d'équipage dans un volume habitable de 510 mètres cubes, avec un premier module opérationnel prévu dès 2028 et une construction complète à l'horizon 2032. Haven-2 est conçue pour succéder à l'ISS et pour candidater au contrat NASA Commercial LEO Destinations, qui désignera les plateformes privées appelées à maintenir une présence humaine continue en orbite basse après la décommission de l'ISS.
Nous remercions la France, mais aussi le CNES, l'ESA et la NASA pour leur partenariat et leur leadership dans l'avancement du vol habité. Cet accord renforce l'engagement de Vast à lancer et exploiter la première station spatiale commerciale au monde.
Max Haot, PDG de Vast, résumait ainsi l'enjeu de l'accord signé à Paris. La décision de la France de choisir Vast pour ces missions historiques envoie un signal clair au reste de l'industrie spatiale : la coopération entre agences gouvernementales et opérateurs privés n'est plus une option théorique, mais une réalité concrète.
Pourquoi cet accord marque un tournant pour la France dans la nouvelle économie spatiale
La France bénéficie d'une position historiquement forte dans le domaine spatial, portée par le CNES et par une industrie consolidée autour d'Airbus Defence and Space et de Thales Alenia Space. Mais le paysage spatial mondial change à une vitesse que les structures traditionnelles peinent à suivre. Les coûts de lancement ont été divisés par dix en une décennie, de nouveaux opérateurs privés occupent des positions que seuls les États tenaient il y a quinze ans et la commercialisation de l'orbite basse ouvre des perspectives inédites pour la recherche en microgravité, la fabrication de matériaux ou le développement de médicaments.
L'accord avec Vast place la France dans ce courant, avec la possibilité d'y embarquer son industrie scientifique et technologique. Le CNES coordonnera les expériences menées pendant les deux missions, en s'appuyant sur les compétences de son Centre d'assistance au développement des activités en microgravité. Moins d'un an après avoir établi son record européen de durée en orbite, Thomas Pesquet s'apprête à réécrire une nouvelle page de l'histoire du vol habité français, cette fois aux commandes d'une mission entièrement privée.
Un Sommet international de l'espace, annoncé par le président Macron, doit se tenir les 9 et 10 septembre 2026 à Paris. Il sera l'occasion de préciser les contours de ces deux missions et d'en présenter les enjeux scientifiques, technologiques et diplomatiques à une audience mondiale. Les membres supplémentaires des deux équipages, attendus de pays ayant des liens diplomatiques avec la France, seront également révélés à cette occasion.
Ce que Haven-1 prépare concrètement pour 2027
L'intégration de Haven-1 dans les salles blanches de Long Beach a débuté en janvier 2026. Douze ailes solaires déployables, produites par le fabricant espagnol DHV Technology, ont passé leurs inspections d'acceptation. Les systèmes de survie, qui assurent la respiration de l'équipage et le contrôle de l'atmosphère interne, sont testés en grandeur réelle sur un module dédié au siège de Vast. Le hublot dôme a subi des tests de résistance simulant des impacts accidentels de plusieurs centaines de kilos de force et les adaptateurs d'amarrage ont passé avec succès leur vérification de compatibilité avec le vaisseau Dragon de SpaceX en octobre 2025.
Six gyroscopes à moment cinétique, conçus et produits en interne, assureront le maintien de l'attitude de la station en orbite sans recourir en permanence aux propulseurs. Un laboratoire de charge utile intégré permettra aux équipages et aux clients institutionnels de mener des expériences en microgravité dans des conditions proches de celles disponibles sur l'ISS, dans un environnement plus souple. Cette nouvelle économie orbitale que Vast incarne avec Haven-1 s'inscrit dans le mouvement plus large du New Space, qui redessine depuis dix ans les frontières entre exploration publique et initiative industrielle.
Là où l'ISS a mis des années et des dizaines de milliards de dollars à rassembler ses seize partenaires, Haven-1 sera opérationnelle avec deux ans d'existence industrielle et une équipe de mille personnes. Ce n'est pas la taille qui compte dans ce nouveau chapitre de l'aventure spatiale, mais la vitesse d'exécution et la clarté de la feuille de route.
Dans quelques mois, si tout se déroule comme prévu, un Français regardera la Terre depuis le hublot de la première station spatiale commerciale de l'histoire. Ce ne sera pas simplement un nouveau vol, ni simplement une nouvelle station. Ce sera le signe que l'espace est entré dans une ère différente, où l'audace industrielle prend le relais de la patience diplomatique et où la France a su reconnaître, à temps, de quel côté soufflait le vent de l'avenir orbital.
Sources de l'article
- Vast Space – France Signs Historic Two-Mission Agreement with Vast to the International Space Station and Haven-1
- Vast Space – Haven-1, the world's first commercial space station
- Vast Space – Building Next-Generation Space Stations





