Sept siècles d'histoire pour cette bastide du Périgord, modèle parfait des premières zones commerciales du Moyen Âge

Partagez l'article

Au cœur du Périgord Pourpre, Monpazier dresse ses cornières et ses ruelles géométriques comme si le Moyen Âge n'avait jamais vraiment pris fin. Fondée en 1284, cette bastide reste l'une des mieux conservées d'Europe et ouvre sur un territoire exceptionnel, des vignobles de Monbazillac aux grottes de la vallée de la Vézère.

Place des Cornières de Monpazier : les arcades médiévales encadrent la place, tandis que le clocher carré de l'église Saint-Dominique se dresse en arrière-plan.
Place des Cornières de Monpazier : les arcades médiévales encadrent la place, tandis que le clocher carré de l'église Saint-Dominique - credit VatarDeJ

Monpazier posée sur un plateau du Périgord Pourpre, à une quarantaine de kilomètres au sud-est de Bergerac, est une petite ville de quelque cinq cents habitants qui déroule son plan en damier. Ses rues, ses ruelles, sa place centrale aux arcades de pierre, tout répond à un ordre pensé, voulu, calculé par des hommes qui entendaient faire surgir une cité du néant en quelques années.

Le 7 janvier 1284, Jean de Grailly, sénéchal du roi d'Angleterre Édouard Ier Plantagenêt, duc d'Aquitaine, signe avec Pierre de Gontaut, seigneur de Biron, un contrat de paréage. Ce document fondateur engage les deux parties à céder les terres nécessaires à la construction de la ville neuve. C'est Bertrand de Panissals qui définira les modalités du lotissement : tracé des rues, taille et emplacement des lots, règles de construction. En quelques années, une bastide surgit de la forêt périgordine, ordonnée, fonctionnelle, défensive.

dordogne monpazier arcades - credit vatardej

Monpazier n'est pas un accident de l'histoire. Elle est le produit d'une stratégie politique et économique affûtée que ses fondateurs déployaient méthodiquement dans tout le Sud-Ouest. Classée parmi les Plus Beaux Villages de France, labellisée bastide modèle parmi les quelque trois cents bastides du grand Sud-Ouest, elle compte aujourd'hui 32 monuments historiques dans son seul périmètre. Un chiffre qui dit à lui seul l'exceptionnelle densité de ce patrimoine.

Les visiteurs qui arrivent par la route de Beaumont découvrent d'abord les silhouettes des trois portes fortifiées encore debout, vestiges des six que comptait l'enceinte d'origine. Puis la place des Cornières s'ouvre, parfaitement rectangulaire, bordée de maisons à arcades dont les galeries couvertes offraient autrefois aux marchands et aux acheteurs un commerce à l'abri des intempéries. Sur cette même place, les halles du XVIe siècle ont conservé leurs anciennes mesures à grain, ces récipients de pierre qui témoignent du rôle économique central que la bastide était appelée à jouer.

Fiche patrimoine : la bastide de Monpazier

Les repères essentiels à retenir en un coup d'œil

Fondation Contrat de paréage signé le 7 janvier 1284
Fondateurs Édouard Ier d'Angleterre (par Jean de Grailly) et Pierre de Gontaut, seigneur de Biron
Localisation Dordogne (24), Périgord Pourpre, à 40 km au SE de Bergerac
Label Plus Beaux Villages de France — 32 monuments historiques
Architecture Plan en damier, place des Cornières, halles XIVe, église gothique XIIIe-XIVe
Sites proches Biron (7 km), Cadouin (20 km), Monbazillac (35 km), Le Bugue (30 km), Les Eyzies (40 km)
À faire sur place Visite libre ou guidée, marché hebdomadaire, Bastideum (musée ludique des bastides)

Pourquoi les seigneurs bâtissaient des bastides

La question mérite d'être posée directement : pourquoi consacrer des ressources considérables à fonder des villes neuves en pleine campagne médiévale ? Les motivations étaient multiples et s'entrecroisaient.

La première était démographique. Dès le XIe siècle, le Périgord connaissait une croissance de population significative. Des bras disponibles, des familles cherchant à s'établir, des artisans sans terre fixe : cette masse humaine constituait une ressource que les seigneurs entendaient capter à leur profit. En offrant des lots de terrain à bâtir ou à cultiver, des exemptions fiscales, le droit d'asile ou l'exemption du service militaire, ils attiraient des colons qui peupleraient et mettraient en valeur des territoires encore vierges.

La deuxième motivation était économique. Les fondateurs garantissaient à leurs nouvelles cités le droit d'organiser des marchés hebdomadaires et des foires annuelles. La place centrale et ses halles devenaient ainsi une zone commerciale planifiée, générant pour le seigneur des revenus réguliers sous forme de taxes sur les transactions. Chaque lot était taillé à la même dimension, chaque rue dessinée pour faciliter la circulation des hommes et des marchandises. L'urbanisme des bastides n'était pas une fantaisie esthétique, c'était une infrastructure économique.

dordogne monpazier arcades - credit vatardej

La troisième motivation était militaire et politique. Entre Périgord et Agenais, la rivalité entre les rois de France et les rois d'Angleterre se lisait directement dans la carte des bastides. Chaque fondation marquait une présence, affirmait une souveraineté, constituait un point d'appui défensif. Monpazier s'inscrivait dans la ligne des bastides anglaises bâties pour consolider les marges de l'Aquitaine : Lalinde, Beaumont-du-Périgord, Molières, Fonroque. Une étude de l'École des Chartes résumait ces motivations : augmenter les revenus seigneuriaux, peupler les domaines, établir une ligne de défense en garnissant les frontières de villes peuplées, tout en accordant au Tiers-État une dose mesurée de liberté.

La place des Cornières : le coeur géométrique de la bastide

Le plan de Monpazier est un livre d'urbanisme à ciel ouvert. Les carreras, rues principales qui traversent la bastide de part en part, croisent les carreyrous, ruelles perpendiculaires, pour former ce damier qui a résisté à sept siècles de vicissitudes. Les espaces entre les maisons ménagent des andrones, étroits couloirs latéraux qui permettaient la circulation de l'air, réduisaient les risques d'incendie et délimitaient les propriétés individuelles.

dordogne monpazier eglise arcades - credit vatardej

La place centrale, entourée de maisons à arcades que l'on nomme cornières ou couverts, constitue le coeur de tout ce dispositif. Ces galeries couvertes transformaient les rez-de-chaussée en espaces marchands protégés, prolongeant le marché par tous les temps. Les halles, dont la charpente du XVIe siècle a été préservée, accueillaient les transactions de grain et les mesures normalisées qui garantissaient l'équité des échanges.

L'église gothique, bâtie aux XIIIe et XIVe siècles, illustre une autre caractéristique des bastides : elle s'élève à l'écart de la place centrale, laissant le commerce occuper le coeur de la cité. L'architecture exprime ici une priorité sans ambiguïté. La bastide était d'abord un projet économique et politique, la dimension spirituelle y trouvant sa place sans en occuper le centre. Pour les familles, le Bastideum propose une exploration ludique de cette histoire, accessible à tous les publics.

Ce que Monpazier a traversé

La géométrie de Monpazier n'a pas empêché l'histoire d'y faire son oeuvre tumultueuse. En 1574, la bastide tombe aux mains des Huguenots et de leur chef Geoffroi de Vivans, qui prendra ensuite Domme selon la même méthode. La place des Cornières devient le théâtre d'une grande assemblée en 1594. En 1637, le soulèvement de Buffarot, tisserand d'un bourg voisin, secoue la bastide. La répression, organisée par les troupes du duc d'Épernon, fut exemplaire et brutale : la tête de Buffarot sera promenée jusqu'aux portes de Belvès.

Ces épisodes de rébellion, loin de ternir le prestige de Monpazier, disent quelque chose d'essentiel sur sa nature. La bastide était habitée, disputée et traversée par les tensions des temps. La permanence de ses pierres contraste avec les destinées humaines qui se succèdent et qui se sont jouées entre ses murs.

Lire également :

Château de Biron, Abbaye et cloître de Cadouin : deux joyaux à portée de route

À sept kilomètres au sud de Monpazier, le château de Biron domine son promontoire avec l'autorité de celui qui n'a jamais eu à se justifier. Siège de l'une des quatre grandes baronnies du Périgord, aux côtés de Beynac, Bourdeilles et Mareuil, Biron est aujourd'hui reconnu comme le plus grand château de Nouvelle-Aquitaine. Des salles voûtées du XIe siècle aux appartements du XVIIIe siècle, chaque bâtiment raconte un siècle différent. La chapelle à double étage, les cuisines de près de 200 mètres carrés, le mobilier national qui orne plusieurs salles : la visite constitue un véritable parcours dans le temps.

On rappellera que Pierre de Gontaut, seigneur de Biron, était précisément le cosignataire du contrat de paréage qui donna naissance à Monpazier. Le château et la bastide sont donc liés par un même acte fondateur, deux faces d'une même ambition seigneuriale. En remontant vers l'ouest, notre article consacré à l'abbaye de Cadouin, son suaire et huit siècles de pèlerinage en Dordogne éclaire l'histoire spirituelle d'un site classé à l'UNESCO que tout visiteur de la région devrait inscrire à son programme.

À une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Monpazier, enfouie dans un vallon de la forêt de la Bessède, l'abbaye cistercienne de Cadouin offre un contrepoint saisissant à la géométrie utilitaire des bastides. Fondée en 1115, devenue cistercienne dès 1119, inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO au titre des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, elle déploie un cloître gothique flamboyant reconstruit à la fin du XVe siècle : vingt-six travées, cinq portes finement ciselées, des clés de voûte d'une rare élégance. L'abbaye abrita pendant des siècles ce que l'on croyait être le saint suaire du Christ, avant que des analyses au XIXe siècle ne révèlent qu'il s'agissait d'un tissu médiéval venu d'Orient. Un billet jumelé Biron-Cadouin permet de réunir ces deux patrimoines dans la même journée.

Monbazillac, le liquoreux qui monte des coteaux dorés

En remontant vers Bergerac depuis Monpazier, le paysage change de registre. Les forêts du Périgord Pourpre laissent place aux coteaux striés de vignes et le regard bute bientôt sur la silhouette élégante du château de Monbazillac, qui domine la rive gauche de la Dordogne face à Bergerac. L'appellation AOC Monbazillac, reconnue en 1936 parmi les premières appellations françaises, étend ses quelque 2 300 hectares sur cinq communes : Monbazillac, Colombier, Pomport, Rouffignac-de-Sigoulès et Saint-Laurent-des-Vignes.

Ce qui fait la singularité du Monbazillac, c'est la pourriture noble. Les brouillards matinaux d'automne, nés de la proximité de la Dordogne, associés à des après-midi secs et ensoleillés, favorisent le développement du botrytis cinerea sur les grains de sémillon, de sauvignon et de muscadelle. Ce champignon concentre les sucres et les arômes, produisant des vins blancs liquoreux d'une richesse singulière : robe paille dorée, nez de fruits confits, de miel et d'acacia, finale longue sur la cire d'abeille. Les meilleurs millésimes se gardent vingt ans et s'épanouissent pleinement au bout d'une décennie.

La tradition viticole de Monbazillac remonte au prieuré bénédictin de Saint-Martin qui cultivait ces coteaux dès le XIe siècle. Son rayonnement international date du XVIIe siècle, quand les Huguenots exilés après la révocation de l'Édit de Nantes exportèrent les vins vers la Hollande, ouvrant au Monbazillac les marchés du nord de l'Europe.

Aujourd'hui, le château de Monbazillac, propriété de la coopérative depuis les années 1950, est visitable et produit à lui seul plus d'un tiers de la production de l'appellation.

" L'abus d'alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération "

Le Bugue : le plus grand aquarium d'eau douce privé d'Europe

En poursuivant vers le nord depuis Monpazier, à une trentaine de kilomètres, le bourg du Bugue-sur-Vézère réserve une surprise qui n'a rien de médiéval. L'Aquarium du Périgord Noir est aujourd'hui le plus grand aquarium privé d'eau douce d'Europe. Sur plus de 4 000 mètres carrés, 70 bassins contenant 3 millions de litres d'eau accueillent plus de 6 000 animaux, dont la plus belle collection d'esturgeons d'Europe.

Le pari de cet aquarium fondé en 1985 est singulier : là où la plupart des grands établissements du genre misent sur les eaux marines, celui du Périgord Noir a choisi l'eau douce. Silures, brochets, carpes géantes et castors du Chili cohabitent avec des représentants des fleuves tropicaux. L'Alligator Park, vaste espace de plus de 2 000 mètres carrés au décor de bayou louisianais, abrite alligators, anacondas, iguanes et caïmans, avec des séances de nourrissage des bébés alligators parmi les temps forts de la visite. En 2026, une nouvelle zone consacrée aux poissons-alligators est inaugurée, une première sur le continent. L'aquarium s'intègre dans le complexe Univerland, qui propose également un labyrinthe préhistorique et le Big Bird, parcours aérien culminant à plus de 22 mètres de hauteur.

Les Eyzies et la vallée de la Vézère : aux origines de l'humanité

À quelques kilomètres au nord du Bugue, le village des Eyzies-de-Tayac mérite amplement son titre de capitale mondiale de la Préhistoire. La vallée de la Vézère rassemble en une quarantaine de kilomètres entre Les Eyzies et Montignac l'une des concentrations de sites préhistoriques les plus extraordinaires de la planète : 147 gisements paléolithiques et 25 grottes ornées, inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO dès 1979.

Le Musée National de la Préhistoire, accroché à flanc de falaise au-dessus du village, constitue une introduction indispensable à cet univers. Ses 1 500 mètres carrés de muséographie rassemblent 500 000 objets en silex taillé et 844 oeuvres artistiques issues des fouilles de la vallée. À proximité, la grotte de Font-de-Gaume présente plus de 200 figurations animales polychromes datant d'environ 14 000 ans avant notre ère, dont la célèbre scène des deux rennes affrontés. Non loin, la grotte des Combarelles développe ses 800 gravures magdaléniennes sur 300 mètres de galeries. Ce sont les fossiles du Cro-Magnon, découverts dans un abri sous roche des Eyzies, qui ont donné leur nom à Homo sapiens des premiers temps européens. En remontant la vallée vers Montignac, la grotte de Lascaux complète ce panorama avec ses scènes de chasse aux quelque 100 figurations animales aux couleurs intactes.

De Monpazier aux Eyzies, c'est une traversée de plus de sept millénaires d'histoire humaine qui s'offre au voyageur : des bastides planifiées du XIIIe siècle, en passant par les vignes de Monbazillac, les eaux douces du Bugue puis aux abris sous roche du Paléolithique supérieur,. Le Périgord est un livre ouvert où chaque pierre, chaque coteau, chaque falaise porte en elle le souvenir d'une époque révolue qui continue, silencieusement, de parler aux vivants.

FAVICOSources de l'article

  • Patrimoine Nouvelle-Aquitaine - Bastide de Monpazier, urbanisme planifié et histoire
  • Dordogne Périgord Tourisme - Bastide de Monpazier
  • Cloître de Cadouin - Histoire du cloître gothique flamboyant
  • Esprit de Pays Périgord - La raison d'être des bastides médiévales
  • Dordogne Périgord Tourisme - Aquarium du Périgord Noir, Le Bugue
  • UNESCO – Sites préhistoriques et grottes ornées de la vallée de la Vézère
  • Musée National de la Préhistoire - Sites de la vallée de la Vézère
  • Reportage photos © VatarDeJ