Imaginez une nuit de printemps dans le Vermont. Il pleut, doucement. Des centaines de petites grenouilles, tritons et salamandres sortent de la forêt pour rejoindre une mare. Leur instinct les pousse à traverser une route. Mais cette route, ce soir-là, sera pour beaucoup leur dernière traversée. Sous les roues, le carnage est silencieux. À Monkton, un petit village niché dans le nord-est des États-Unis, les habitants ont vu ce scénario se répéter année après année. En 2006, plus de 1 000 amphibiens ont été retrouvés morts sur la route… en deux nuits seulement. Alors, ils ont retroussé leurs manches. Pas pour ériger un monument à la grenouille inconnue, non. Pour poser deux petits tunnels sous la route.
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Deux passages, et des vies sauvées par milliers parmis les animaux
Ces tunnels, appelés “underpasses” aux Etats-Unis, sont à peine visibles depuis la chaussée (en France on parle plutôt d'écoduc sans trop faire la différence entre ponts et tunnels). Ils ne paient pas de mine, mais ils ont changé la donne. Guidés par des petits murets, les amphibiens peuvent maintenant traverser sans danger. Et les résultats ne se sont pas fait attendre. Grâce à une étude de douze ans menée par l’équipe de Matthew Marcelino, on sait désormais que la mortalité des amphibiens a chuté de 80 %. Chez certaines espèces, notamment les grenouilles non grimpeuses et les salamandres, on parle même de 94 % de réduction. Alors, la prochaine fois qu’un ami vous dit que ces tunnels “coûtent cher pour rien”, vous aurez une réponse chiffrée à lui servir sur un plateau.
Des statistiques qui parlent d’elles-mêmes
Pendant l’étude, les chercheurs ont compté 5 273 amphibiens : 3 053 grenouilles, 2 110 salamandres, et 110 cadavres méconnaissables. Avant l’installation des tunnels, près de deux tiers des animaux retrouvés étaient morts. Des cadavres écrasés par dizaines sur chaque mètre de bitume humide. Après les travaux, la différence est nette. Les animaux vivants sont devenus largement majoritaires dans les zones protégées. Même si, dans les zones non aménagées, le massacre continue. Preuve que ces aménagements ne sont pas qu’un “plus” : ils sont vitaux.
Des détails techniques qui font toute la différence
Les biologistes l’ont appris sur le terrain : ce ne sont pas que les tunnels qui comptent, mais aussi les “ailettes” qui y mènent. Si ces petits murets d’orientation sont bien positionnés, les animaux les suivent naturellement vers le passage. Sinon, ils tournent en rond. Ou traversent la route. Ou meurent. Un mur qui s’écarte de la route plutôt que de la suivre en parallèle ? C’est bien plus efficace. Et pour que l’aller comme le retour soient sécurisés, il faut que le système soit symétrique. Même les grenouilles arboricoles, connues pour leur agilité, ont vu leur mortalité baisser de près de 74 %, même si ce chiffre n’a pas été jugé statistiquement “significatif”. Une chose est sûre : ces tunnels profitent à presque tout le monde.
Un projet reproductible, même à petit budget
Contrairement aux ponts autoroutiers pour cerfs et élans, qui peuvent coûter jusqu’à 6 millions d’euros, ces passages souterrains pour amphibiens sont bien plus abordables, surtout s’ils sont intégrés à des travaux routiers déjà prévus. Le Vermont montre que même une petite commune peut agir concrètement pour la biodiversité, sans attendre des directives nationales. En France, où l’on retrouve des scènes similaires chaque printemps, il y a matière à s’inspirer. Que ce soit pour protéger le triton crêté dans le Jura, la salamandre tachetée dans les Vosges, ou le crapaud commun en Île-de-France, ces chiffres devraient réveiller les consciences locales.
Les invisibles qui valent la peine d’être vus
Trop souvent, on oublie les espèces qui ne font pas de bruit. Celles qui ne grondent pas, qui ne chassent pas en meute. Et pourtant, les amphibiens sont essentiels aux écosystèmes. Ils mangent les moustiques, nourrissent les hérons, participent à l’équilibre des zones humides. Ils sont aussi les vertébrés les plus menacés au monde. À Monkton, un pas de plus a été fait pour les sauver. Un pas modeste, mais décisif. Alors non, les ponts et tunnels pour animaux ne “servent pas à rien”. Ils sauvent des milliers de vies. En silence.
Résumé pour briller lors de votre prochaine discussion :
- 80 % de baisse de la mortalité globale des amphibiens grâce aux tunnels
- 94 % de réduction chez les espèces non arboricoles (grenouilles, tritons, salamandres)
- Plus de 5 200 amphibiens observés pendant l’étude
- Avant les tunnels : 63 % de mortalité moyenne sur la route
- Après les tunnels : mortalité divisée par 5
- 1 000 morts en deux nuits enregistrés au pic de 2006
- Jusqu’à 6 millions d’euros pour un pont animalier (pour les grands mammifères), nettement moins pour les tunnels à amphibiens
- 73,6 % de réduction pour les espèces grimpeuses (mais résultat non significatif statistiquement)
Bref : la prochaine fois qu’on vous dit “c’est de l’argent gaspillé”, sortez ces chiffres. Vous sauverez peut-être une grenouille... ou une conversation.
Source :
Matthew R. Marcelino, Steve G. Parren, Brittany A. Mosher,
Assessing the efficacy of wildlife underpasses in mitigating amphibian road mortality: A case study from the northeastern United States,
Journal for Nature Conservation,
Volume 86,
2025,
126901,
ISSN 1617-1381,
https://doi.org/10.1016/j.jnc.2025.126901.
Immage : Écoduc de type « passage supérieur », enjambant les quatre voies de l'autoroute A50 aux Pays-Bas.



