Chaque été, les images de Canadair rasant les flammes tournent en boucle sur nos écrans. Ces appareils, conçus dans les années 1960, vieillissent. Leur successeur canadien, le DHC-515, est commandé à flux tendu à l'échelle mondiale, laissant l'Europe dans une dépendance très inconfortable. C'est exactement le problème qu'une startup bordelaise a décidé de résoudre, avec une ambition claire : produire le bombardier d'eau de la prochaine génération sur le sol européen.
À lire également :
- L'hydravion Frégate F-100 de Hyanero appelé à devenir la nouvelle référence mondiale d'un marché à 1,7 milliard d'euros
- La réponse française aux incendies de forêts viendra de Bordeaux avec ce "monstre" volant high-tech capable de porter 10 tonnes d'eau
Quand la Gironde en feu devient le point de départ d'un projet industriel
En 2022, plus de 66 000 hectares ont brûlé en France, dont une part massive en Gironde, les incendies de Landiras et de La Teste-de-Buch ont marqué les esprits. La France a dû activer le mécanisme européen RescEU pour emprunter des Canadair à ses voisins, faute de moyens suffisants. En 2025, des mégafeus dans l’Aude et un autre menaçant Marseille ont de nouveau sonné l'alerte. Le constat est brutal : les flottes vieillissent, la maintenance coûte de plus en plus cher, les pièces se raréfient, et le seul fournisseur mondial reste canadien.
C'est dans ce contexte que naît Hynaero en 2023, à Bordeaux. Une startup fondée par des professionnels de l'aéronautique, incubée par Bordeaux Technowest, soutenue par la Région Nouvelle-Aquitaine, avec une idée simple mais structurante : concevoir un avion amphibie dédié à la lutte contre les incendies, et non dérivé d'un autre usage comme l'ont été ses prédécesseurs.
117 M€ levés par Hynaero : qui sont les investisseurs ?
Fin mars 2026, Hynaero annonce une levée de fonds de 117 millions d'euros, sa plus importante à ce jour. Ce tour de table (Seed + Série A) est mené par Bpifrance, avec la participation de la Région Sud (PACA) et d'un investisseur confidentiel dont l'identité n'a pas été dévoilée.
Ce montant s'ajoute à des financements antérieurs :
- 1,4 M€ en amorçage
- 7 M€ de subvention France 2030 (État + Région Sud)
- Total cumulé : plus de 125 M€ engagés sur le projet
Ça paraît énorme mais construire un avion est un projet titanesque. Des partenaires industriels de premier rang accompagnent la conception : Airbus Defence and Space, Safran, Thales, Capgemini, Akkodis, CS Group… sans apporter de capitaux dans ce tour. Leur rôle est technique et stratégique, et c'est déjà considérable.
Comparaison du Frégate F100 par rapport au Canadair
|
Critère |
Canadair CL-415 |
Frégate F100 |
|
Capacité eau |
~6 tonnes |
Jusqu'à 10 tonnes |
|
Longueur plan d'eau nécessaire |
~1 400 m |
Dès 800 m |
|
Certification |
FAR 23 (avion léger) |
EASA CS 25 (gros transport) |
|
Statut production |
Arrêtée en 2015 |
En développement |
|
Disponibilité opérationnelle |
En baisse |
Conçue pour être maximisée |
L'avionique moderne du F100 permet une gestion prédictive de la trajectoire de largage, une vraie rupture par rapport aux systèmes actuels. L'objectif affiché : doubler la capacité opérationnelle lors d'une même mission, selon les autorités françaises ayant soutenu le projet via France 2030.

Une mise en service pas avant 2032 mais un marché encourageant
Le projet avance par étapes :
- Automne 2028 : revue de conception préliminaire
- Début 2031 : premiers essais en vol
- Fin 2032 : premières livraisons attendues
Du côté des équipes, 60 ingénieurs doivent être recrutés d'ici un an, 140 d'ici fin 2027, principalement aux bureaux d'études installés au Pôle Aéronautique Jean Sarrail d'Istres.
Côté marché, les signaux sont clairs : la Sécurité civile française, un opérateur australien et un opérateur méditerranéen ont déjà signé des lettres d'intention pour 27 appareils, soit environ 1,5 milliard d'euros de revenus potentiels. Le marché global est estimé à 300 appareils à produire d'ici 2050, pour un total d'environ 20 milliards d'euros — sans compter les segments adjacents (surveillance maritime, évacuation sanitaire, fret) évalués à plusieurs milliards supplémentaires.
Un symbole autant qu'un outil industriel pour la Nouvelle-Aquitaine
Installer un programme de bombardier d'eau à Bordeaux, c'est à la fois logique et symbolique. La région possède déjà un écosystème aéronautique dense autour d'Airbus, Dassault et de leurs sous-traitants. Elle a aussi subi de plein fouet les méga-feux de 2022. La Nouvelle-Aquitaine qui a brûlé pourrait bien devenir celle qui produit l'outil pour éteindre les incendies de demain…
À moyen terme, un programme de cette envergure représente plusieurs centaines d'emplois directs et indirects dans la région : ingénieurs, techniciens, supply chain, maintenance... L'enjeu dépasse largement Bordeaux ! Il s'agit de démontrer que l'Europe peut reprendre la main sur un segment stratégique dominé depuis plus de cinquante ans par un acteur nord-américain.
Hynaero n'a pas encore construit son premier prototype. Mais avec 117 millions d'euros en poche, Airbus dans les coulisses et des clients potentiels déjà identifiés, la startup bordelaise a peut-être mis le feu à quelque chose de bien plus grand qu'un simple avion.
Sources :
- Images : © Hynaero
- Le Journal des Entreprises
- Communiqué de presse du ministère de l'intérieur
- Hynaero



