Numérique : l’importance d’une perspective humaniste

Le numérique s’est introduit dans tous les aspects de notre vie, notre vie personnelle, et tous les fonctionnements collectifs et institutionnels. Mais cette vague semble bien plus nous submerger que nous permettre d’évoluer vers des progrès identifiés et voulus, vers  ....

.... des usages bienveillants, respectueux de nous-mêmes et des autres, amoureux de la connaissance, orientés vers le bien-être et le bien-vivre.

Les dictatures numériques

L’Europe, et nous-mêmes, pouvons-nous réveiller à la fois nos valeurs et nos capacités technologiques et créatives ? Dans le domaine du numérique, c’est une mécanique incontrôlée qui régit l’innovation, la prescription des techniques et matériels. Un déterminisme qui obéit à une cohérence bien particulière : celle d’une concordance entre les évolutions technologiques elles-mêmes, la puissance des très grandes firmes du numérique, et accessoirement les marchés, dans la mesure où ils sont perçus comme tels par les très grandes entreprises. Très concrètement, les GAFAM, les Etats-Unis imposent ainsi leurs valeurs en même temps que leur vision du numérique et des technologies. Ils imposent aussi ce qui peut paraître un espace de liberté, celle du consommateur final : les usages. C’est bien parce que la puissance de leurs entreprises et la taille de leurs marchés le permettent que les usages s’imposent pratiquement partout, sauf là où des régimes autoritaires ont décidé de développer leurs propres plateformes et outils technologiques. Nous ne raisonnons pas ici sur le cas des dictatures et de leurs instruments de diktats technologiques, qui bien évidemment offrent un autre modèle à proscrire, par exemple celui de la surveillance globale et participative. Cela fera l’objet d’autres articles.

L’exemple vivant, que nous pouvons analyser en direct, de rouleau compresseur technologique est donné par la création, l’innovation, la croyance, dénommée « métaverse » par la magique volonté de Facebook et de quelques-uns.

Nous voyons bien, aussi, que les start-ups de chez nous ont souvent pour destin de se faire racheter par les grands acteurs mondiaux du numérique, parfois même pour disparaitre et préserver les plans de développement de leurs acheteurs.

Comment mettre en œuvre un humanisme numérique

En face, qu’y pouvons-nous ? Sans doute développer par nous-même de nouvelles solutions numériques, et nous avons des talents uniques dans certains domaines. La taille et le financement de nos entreprises est un facteur clé. La politique volontariste de création de « Licornes » françaises (entreprises non cotées, valorisées à un milliard de dollars), va bien dans ce sens et la dynamique semble bien lancée. Espérons que nos 21 licornes sauront attaquer le marché américain, et d’autres, avant que le nôtre ne soit investi par leurs concurrents. Avec une conception et des talents français ou européens, ce sont peut-être des « valeurs », une éthique, des finalités et usages différents qui se matérialiseront. Ce thème mériterait d’être étudié !

Notre propos est justement de proposer que nos valeurs humanistes soient clairement identifiées et mobilisées, au cours des processus d’innovation – création – expérimentation – mise sur le marché – usages prévisibles, des technologies et des utilisations du numérique.

Deux voies pour cela :

  • Permettre d’identifier les valeurs humaines, l’humanisme, qui peut animer les acteurs au cours de ces processus (et pour chacune des étapes décrites).
  • Remonter à un processus d’intentionnalité. Faire émerger clairement l’intention qui anime les parties prenantes d’un processus de création numérique

Nous pensons que ces deux axes sont indispensables car il se situent, pour l’un au niveau du substrat historique et éthique de l’humanisme, pour l’autre au niveau d’un travail de la subjectivité, de ce qui anime à un niveau quasiment spirituel des actions humaines et qui leur donne une portée et une puissance incomparables.

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Le numérique, instrument de renouvellement de la foi en l’homme 

L’humanisme met l’homme au centre de tout. Avec la Renaissance c’est une nouvelle manière de voir le monde qui survient. On peut y ajouter aujourd’hui une nouvelle compréhension de la nature : nous ne sommes pas au-dessus d’elle, elle n’est pas à notre service, nous devons arrêter sa destruction. Nous faisons partie de la nature. La souffrance animale est incluse dans cette prise de conscience pour un humanisme du XXIème siècle.

Pour tous les humains, et il s’agit de penser l’humain sans distinction, le numérique peut apporter plus de liberté dans de nombreux domaines, et d’exercice de la liberté de conscience, le développement intellectuel et culturel, la paix, la discussion, et la découverte des autres, l’esprit critique et la diffusion de la connaissance, des arts et des sciences, la recherche de la vérité, un approfondissement des libertés démocratiques et de participation…

L’imprimerie a été le support de diffusion de l’humanisme. Le numérique peut être un instrument de renouvellement de la foi en l’homme !

Il n’est que de voir comment est utilisé Internet par les adultes et même par les enfants, comment les Etats se servent du numérique, pour voir que nous sommes à l’opposé de ces perspectives humanistes. Est-ce pour autant que revenir sur la scène technologique avec ces idées nous ringardise complètement ? Bien sûr que non, puisque déjà de nombreux usages vont dans ce sens, et que l’enthousiasme des premiers temps pour l’Internet répondait à de telles attentes. Les réalités sont très ambigües et nous nous situons en fait dans une zone grise.

Le message, c’est que tout cela ne doit pas être laissé au hasard, ni aux seules réglementations qui ont pour but d’endiguer le pire plutôt que de travailler au meilleur. L’analyse globale, la vision systémique, le retournement épistémologique doivent se substituer au fatalisme des usages, à la seule dynamique des intérêts financiers et commerciaux. 

Comme pour bien d'autres domaines critiques, il s'agit bien d'inventer le monde de demain, qui ne peut pas être le monde néo-libéral effréné qui de toute façon nous amène dans le mur. Et il s’agit de penser et non plus seulement d’agir, d’investir, d’innover, sans repères de valeurs, d’horizons souhaités.

Bien sûr, tout cela mériterait d’être développé, illustré, débattu et enrichi… Qui veut bien financer une telle initiative ?

Le pouvoir de l’intention

Au niveau concret de l’humain qui pense et agit, on mesure aujourd’hui le pouvoir de l’intention. Nous proposons que les dynamiques humanistes possibles dans le domaine du numérique, soient soutenues de toutes les méthodes, voies et moyens, qui suscitent et mettent en branle des intentionnalités partagées. Non pas des buts, des finalités : cela vient après, pour concrétiser les intentions, alors que le risque est de les perdre en leur substituant des mécanismes, des dispositifs, des protocoles. L’intention se situe en amont d’une volonté opérationnelle, c’est une dynamique de l’esprit et du cœur, une projection de l’être tout entier. Pour ceux qui s’intéressent à l’épistémologie, c’est une condition de l’énaction, 

En profondeur, philosophiquement, psychologiquement, spirituellement, qu’est-ce que signifie l’intention ? Elle porte une signification, une direction, une cohérence (un sens), qui inclue en même temps le désir, la pensée créatrice, l’engagement, le cœur. Et elle engage dans la préparation de l’action. Une autre manière de dire : c’est l’énergie d’une pensée positive. 

Les recherches en neurosciences s’intéressent à la façon dont les intentions naissent dans notre cerveau. Elles portent des conclusions qui vont à l’encontre de notre libre-arbitre ! La conscience de la volonté d’action concrète ne vient qu’après les stimuli extérieurs. Autrement dit la prise de conscience d’un événement qui provoquerait une intention visant l’action arriverait en retard (quelques millisecondes) : le cerveau aura déjà enregistré une information. De plus, l’action d’un côté, l’intention de l’autre sont effectivement séparés concernant les zones du cerveau qui les concernent. Ainsi, le geste pour éviter une frappe précède la conscience que l’on veut vous frapper.

S’entraîner à l’intentionnalité

Certains en concluent à l’absence de libre arbitre. En fait, des noyaux neuronaux sont responsables de la synthèse des données et l’intention inconsciente que le stimulus extérieur aurait générée sera corrigée par le fonctionnement normal du cerveau. D’autre part, c’est l’apprentissage qui permet au cerveau inconscient (avant l’intentionnalité) de fonctionner de façon implicite et efficace. Notre exemple s’applique donc aux réflexes à travailler pour les sports de combat. Mais tout entrainement à l’intentionnalité, toute habitude de se demander ce qui anime en profondeur notre action ou nos projets, va justement donner au cerveau les bons réflexes et les bonnes synthèses des données, des stimuli, et même des émotions… « bons » car pensés (ça ne veut pas dire que ce sont « les bons » selon des jugements que l’on portera ensuite), « bons » car faisant appel à diverses zones du cerveau, à leur diversité, à la génération de nouveaux réseaux de neurones. 

Le numérique humaniste, qui mobilise l’intentionnalité, est donc en quelque sorte un sport de combat auquel il faut s’entrainer. Et à tous les niveaux, une réflexion sur les enjeux est déjà une interrogation sur les intentions. 

De l’humanisme de la Renaissance à la mobilisation des neurosciences

Les sciences cognitives, les neurosciences, peuvent être concrètement et positivement mobilisées pour expérimenter et soutenir des initiatives de numérique humaniste. Elles le sont déjà largement dans la mouvance du management (résilience mentale, visualisation et action du leadership, neurosciences pour une psychologie positive, pour encourager l'imagination et la créativité individuelle et collective de l'équipe, etc… De la même façon, les neurosciences sont appelées à faire évoluer la pédagogie. 

Globalement, il s’agirait avec un recours aux neurosciences pour l’intentionnalité, d’inviter la plasticité du cerveau non pour l’adapter à ce qui vient de l’extérieur, mais au contraire pour accompagner des perspectives, des projets, des innovations, tout cela pensés, voulus, à partir d’une orientation explicitée, d’un horizon dessiné, de valeurs humanistes partagées.

On analyse souvent les finalités du numérique, dans le paradigme marketing, comme guidées par l’économie de l’attention, par la volonté de capter et accaparer notre attention. Et bien , nous pouvons y opposer une économie de l’intention !

Tout cela rejoint l’idée de mettre plus de sciences de l’homme dans les technologies.

Les grandes logiques destructrices ou hasardeuses prospèrent aujourd’hui parce que rien en face n’est élaboré, travaillé, proposé, discuté. L’humanisme serait un vieil idéal dérisoire et les logiques dominantes seraient les seules sur lesquelles asseoir le réalisme, l’empirisme, les résultats… Allons donc !

Qu’attendent les grandes organisations humanistes (et non pas humanitaires), toujours présentes, pourtant, dans nos pays d’Europe, et d’ailleurs, pour développer cet effort de penser globalement, autrement, dans une logique systémique, le numérique, et le déployer pour des horizons qui, hors d’un travail de fond, ne sont même pas encore perçus ? Et si de très bonnes surprises nous attendaient, si des technologies vraiment nouvelles parce que pensées autrement, développées autrement, sous d’autres paradigmes, venaient à éclore ?


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