Festival Sigma de Bordeaux (1965-1990)

  • Catégorie : Histoire - Traditions

INDEX DE L'ARTICLE

Le festival Sigma de Bordeaux (1965-1990)Creuset de la création avant-gardiste dans tous les domaines, le festival Sigma (1965-1996), éclaté dans toute la ville, électrisa Bordeaux pendant près de trois décennies. Sous l’impulsion de son créateur Roger Lafosse, la manifestation concentrée sur une semaine chaque année, provoqua une véritable  ....

... onde de choc dans la ville et au-delà. Irréductible à une histoire en forme d’hommage aux accents nostalgiques, le projet d’exposition SIGMA, via l’important fonds documentaire donné par Michèle et Roger Lafosse aux Archives municipales de Bordeaux et le fonds d’archives de l’INA, se veut une traversée de l’expérience que constitua ce festival unique, fidèle à l’esprit de curiosité, d’enthousiasme et de liberté propre à son fondateur, défricheur hors pair, ne concevant la création qu’intranquille, voire dérangeante.

« Il fallait être inconscient ou avoir le goût des paris stupides pour organiser dans la ville la plus bourgeoise de France, Bordeaux, une semaine consacrée aux arts et tendances contemporaines sous le titre Sigma. » - René Quinson dans Combat, 28 octobre 1969

Sigma fut un moment exemplaire d’expérimentations fondatrices, qu’il s’agisse du théâtre, de la danse, de la musique ou des arts visuels, en interaction avec des formes alors encore largement méconnues, le happening ou la performance. Cette aventure vit défiler le Living Theatre, Sylvano Bussotti, l’Open Theatre, Nicolas Schöffer, Jean-Jacques Lebel, Erró, John Vaccaro, Jango Edwards, Hauser Orkater, Cathy Berberian, Sun Ra, Miles Davis, Keith Jarrett, Pierre Henry et Carolyn Carlson, Lucinda Childs et Phil Glass, Régine Chopinot, Farid Chopel, Jérôme Savary ou Bartabas, mais aussi Klaus Nomi, Pink Floyd, The Soft Machine, Magma et tant d’autres…

« Je n’ai pas fait Sigma pour faire la révolution », disait R. Lafosse. « Je l’ai fait parce que je croyais avoir perçu de nouvelles sensibilités, des attitudes différentes, des fêlures dans le discours artistique et que je me disais que ce n’était pas possible que Bordeaux passe à côté de ça ». C’est cet esprit qu’entend prolonger à sa façon cet événement.

Klaus Nomi concert Sigma17 -1981Klaus Nomi concert Sigma17 -1981

SIGMA, une histoire possible?!
Propos de Charlotte Laubard et Agnès Vatican

Sigma : trente ans de rencontres dédiées à la création expérimentale sous toutes ses formes, des milliers de spectacles, de concerts, de films, d’expositions, de débats, des centaines de créations et de premières mondiales. Et ce qu’il en reste : environ dix mille clichés (principalement en noir & blanc), trois cents affiches et flyers, une quarantaine de publications, des coupures de presse, de trop rares moments filmés ou enregistrés (grâce à la télévision), et les souvenirs immatériels, mais toujours vifs et intenses, de dizaines de milliers de participants qui ont été bousculés, bouleversés, et transformés par cette aventure esthétique radicale.

Expositions Art et cybernétique et Nouvelle scénographie , Nicolas Schöffer et Roger Lafosse, Galerie des Beaux-Arts de Bordeaux, Sigma 1, 1965, détail © D.RExpositions Art et cybernétique et Nouvelle scénographie Nicolas Schöffer et Roger Lafosse, Galerie des Beaux-Arts de Bordeaux, Sigma 1, 1965, détail © D.RComment rendre compte dans l’espace et la durée d’une exposition, de ce qui fut une expérience de l’instant, de la rencontre, et du « trafic dans l’inconnu », pour reprendre une expression de Rimbaud ? C’est la problématique qui se joue dans ce projet inédit de collaboration entre un musée dédié à la création artistique contemporaine, et deux institutions qui conservent les sources écrites, dessinées, photographiées, et filmées de notre mémoire collective.

Seule une lecture diachronique et transdisciplinaire nous semblait représenter de manière appropriée l’effort de décloisonnement, de quête de nouveauté, et l’entreprise d’émancipation que Roger Lafosse poursuivit sans relâche de 1965 à 1996. Face aux milliers d’événements artistiques présentés à Sigma, nous avons choisi de privilégier les pratiques les plus expérimentales, celles qui ont redéfini les contours de leur discipline, quitte à en inventer de nouvelles.

Et nous avons choisi des mots qui semblaient caractériser ces profondes évolutions pour guider notre recherche. Les expériences prenant le temps et l’espace comme matériau pulvérisent ainsi les cadres figés des catégories : le théâtre sort de scène, les corps se délient, l’exposition devient oeuvre et l’art exige la participation du spectateur. L’aléatoire et l’improvisation sont les nouveaux mottos permettant à la musique, au cinéma, à la littérature et aux autres disciplines évoquées ci-dessus de s’engager dans des contrées esthétiques inconnues.

Le dialogue avec la technologie, cher à Roger Lafosse, reflète les inspirations pour une société modernisée. La dérision, le sens de l’absurde, la provocation constituent des outils de prise de conscience au sens politique. Les sens et l’intellect sont volontairement éprouvés afin de porter un nouveau regard sur le monde.

Le noir et blanc des photographies, les textes d’intention d’époque, et les extraits télévisés semblent impuissants à rendre compte de cette effervescence, de cette expérience esthétique qui fut totalisante. Afin d’honorer l’esprit de rencontre de Sigma, nous nous sommes donnés pour objectif de diffuser chaque jour l’enregistrement d’une oeuvre dans son entièreté : une pièce de théâtre, une chorégraphie, un concert, un film, en fonction des documents que nous avions à disposition ou en sollicitant les prêts généreux des artistes eux-mêmes, lorsque nous faisions face à de cruels manques.

La consultation des archives originales sera possible à ceux qui le souhaitent, chercheurs ou simples curieux, grâce à la complicité d’un archiviste-médiateur. L’activation des archives devait aussi passer par la sollicitation de la mémoire, cette archive immatérielle : chaque semaine la conférence d’un spécialiste et la rencontre avec un « fidèle » de Sigma permettront de faire une expérience différente de ce que fut Sigma.

En définitive, une telle histoire ne pouvait se transmettre que par l’entremise d’un récit choral et d’une invitation, pour chacun, à vivre une aventure humaine singulière. Cette exposition n’aurait pas vu le jour sans le soutien et la confiance de la famille et des proches de Roger Lafosse que nous remercions vivement.

Exposition Sigma au CAPC

L’exposition SIGMA met en jeu un ensemble de documents d’archives et de propositions artistiques contemporaines pour rendre l’archive « vivante ». Sigma c'est trente ans de rencontres dédiées à la création expérimentale sous toutes ses formes, des milliers de spectacles, de concerts, de films, d’expositions, de débats, des centaines de créations et de premières mondiales.

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Pierre Henry Concert couche Sigma3 1967Pierre Henry Concert couche Sigma3 1967