Estuaire de la Gironde : mémoire et patrimoine d'un fleuve

Estuaire de la Gironde : un territoire maîtrisé au fil des siècles
Estuaire de la Gironde : un territoire maîtrisé au fil des siècles

Axe stratégique majeur, l’estuaire de la Gironde a été considéré de longue date comme un territoire à surveiller et à contrôler. Des ouvrages défensifs établis du Moyen Âge au XXe siècle se succèdent sur ses rives. L’estuaire de la Gironde est une voie de passage ....

.... dont les eaux tumultueuses ont toujours été redoutées par les marins. Au fil des siècles, la navigation a été facilitée par la réalisation de cartes précises et l’installation de divers repères, le plus illustre étant le phare de Cordouan qui signale l’entrée de l’estuaire depuis le XVIe siècle.

Carte de lembouchure de Bordeaux de Teulère 1776
Carte de l'embouchure de Bordeaux de Teulère 1776
Carte dressée par l'ingénieur Teulère, « relevée en divers Temps et vérifiée par les pilotes lamaneurs, le 15 prarial, an 6 ».
© Bibliothèque municipale de Bordeaux, Ms 1581

La mise en défense 


Les sites fortifiés du Moyen Âge

En 1152, le mariage d’Aliénor d’Aquitaine avec Henri II Plantagenêt, futur roi d’Angleterre, scelle le destin de la Guyenne, qui passe sous domination anglaise. Constituant un axe de pénétration par voie terrestre ou fluviale vers Bordeaux, l’estuaire est au cœur des rivalités franco-anglaises jusqu’en 1453, date de la reconquête par le roi de France.Fort Médoc : entrée du fort

L’ancien château de Cônac (XIe-XIVe siècle) construit sur un promontoire hautement stratégique domine l’estuaire jusqu’à  Mortagne et Blaye.  

Un tryptique défensif au XVIIe siècle

La période de troubles créée par la Fronde amène Louis XIV à confier au marquis de Vauban la construction d’un verrou sur l’estuaire de la Gironde, constitué de la citadelle de Blaye, du fort insulaire de Pâté et du Fort-Médoc à Cussac. Depuis 2008, ce dispositif défensif est inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco.

L’embouchure, entre batteries et bunkers

Aux XVIIIe et XIXe siècles, les batteries se multiplient en aval et en amont du verrou de Vauban. À partir de la Guerre de Sept Ans (1756-1763), les menaces de la marine britannique exigent notamment le renforcement de la défense de l’embouchure de la Gironde.

Au Verdon, à Soulac, et à Royan sont conservés des éléments du redoutable Mur de l’Atlantique, fortification de quelque 1 200 kilomètres des côtes de la Norvège au Pays basque, dont la construction fut engagée par Hitler dès 1940. Cette architecture de béton ponctue l’embouchure de l’estuaire de la Gironde.

Fort Paté vers île Bouchaud

Protéger de l’envahissement des eaux et du sable


Le tracé de l’estuaire de la Gironde et de ses rives a évolué au cours des siècles. Envahissant largement les terres de ses rives, les eaux limoneuses ont favorisé les phénomènes d’envasement.

L’assèchement des marais

Les travaux d’assèchement des environs de Bordeaux sont engagés à la suite de l’édit du 8 avril 1599, par lequel Henri IV confie à l’ingénieur hollandais Humphrey Bradley les travaux en Guyenne. Tout au long des XVIIIe et XIXe siècles, des travaux incessants et des aménagements successifs sont nécessaires pour préserver les terres des eaux envahissantes.

La fixation des dunes

Lieu de pèlerinage particulièrement fréquenté au Moyen Âge, l’église Notre-Dame-de-la-Fin-des-Terres, à Soulac, abandonnée par les paroissiens, apparaît ensevelie par les sables dans un dessin du milieu du XIXe siècle. L’ensemble du Médoc ainsi que l’autre rive de l’estuaire sont confrontés au même phénomène, maîtrisé à partir de la fin du XVIIe siècle avec la plantation de pins.

Estuaire de la Gironde : mémoire et patrimoine d'un fleuve

L’estuaire, territoire d’échanges


Du bateau au train

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le déploiement du chemin de fer sur les bords de l’estuaire de la Gironde contribue au développement des territoires et favorise les échanges. La rive gauche est équipée, par tronçons, d’une voie ferrée reliant Bordeaux au Verdon, achevée en 1875. Rive droite, les aménagements sont plus tardifs. Le chemin de fer vient ainsi compléter le trafic estuarien.Estuaire de la Gironde : mémoire et patrimoine d'un fleuve

Le chemin de fer connecté à l’estuaire 

Le développement du chemin de fer ouvre des perspectives pour améliorer le transport de voyageurs et de marchandises. Des aménagements sont nécessaires pour permettre la liaison train-bateau. Ainsi en 1882, un tronçon est créé entre Moulis et Lamarque avec notamment la construction d’une gare maritime, à proximité de l’estuaire, pour gagner Blaye.

D’une rive à l’autre

C’est au cours du XIXe siècle que se développe le transport des voyageurs sur l’estuaire de la Gironde. Le développement  du chemin de fer favorise les liaisons fluviales d’une rive à l’autre. La concurrence est rude entre Lamarque et Pauillac pour accueillir le bac et relier Blaye. Finalement, trois cales d’accostage en béton armé sont construites en 1932 pour relier ces trois ports. 

Bateaux à vapeur et bacs

Ce trafic de voyageurs nécessite l’aménagement d’équipements spécifiques. C’est en 1935, avec la mise en service du bac ‘Le Cordouan’, que la cale de Port Bloc au Verdon est construite. Une gare (ou salle d’attente) est également installée. 

Aménagements portuaires

Dès les époques antiques et médiévales, des ports se sont développés sur les bords de l’estuaire de la Gironde (Barzan, Brion, Mortagne, Bourg,…). Bien souvent, le port se résumait à un rivage en pente douce sur lequel s’échouaient les bateaux.

Cales et peyrats

À partir des années 1830, l’État et les ingénieurs des Ponts et Chaussées mettent en œuvre un vaste programme de modernisation des ports estuariens. Des cales, ou « peyrats » en gascon, sont installées en bordure du chenal et facilitent le transit des marchandises.

Paquebots et transatlantiques

Le chantier du môle d’escale au Verdon, confié à l’entreprise Hersant, dure 5 ans. Il met en œuvre des techniques innovantes, comme le système adopté pour « foncer les piles ». Dynamité par les Allemands en 1944, il n’est pas reconstruit. Quelques piles en béton sont réutilisées en 1966 pour l’installation d’un appontement pétrolier. Dans les années 1970, l’avant-port du Verdon s’oriente vers l’accueil de porte-conteneurs.

L’estuaire, territoire exploité 


Les eaux salines

Des eaux saumâtres de l’estuaire de la Gironde sont extraites des ressources qui ont contribué à la prospérité du territoire : le sel, exploité dès l’Âge du Fer ou encore les huîtres tant appréciées au IIIe siècle par le poète Ausone. La variété des espèces de poissons – aloses, lamproies, esturgeons, bars ou encore maigres – constitue une importante source de revenus pour les pêcheurs locaux. D’ingénieux systèmes ont été mis au point pour pêcher, des « gores » aux « carrelets » en passant par les divers bateaux, « filadières » et autres « yoles ». 

Estuaire : pêcheurs de civelles Saint ChristolyLes marais salants

Les marais salants du nord Médoc, aménagés au cours du Moyen Âge par les Bénédictins de l’abbaye Sainte-Croix de Bordeaux, ont produit quantité de sel dont la vente était taxée. L’exploitation de ces marais, alimentés par les eaux de mer drainées par le chenal de Soulac, est menacée en raison de son envasement évoqué dans des documents du XVIIe siècle. La pratique des marais salants tend à disparaître dans la première moitié du XXe siècle. Les bassins de décantation sont par la suite réutilisés en pêcheries puis pour l’ostréiculture. 

L’ostréiculture

C’est vers 1868 que se développe la pêche d’huîtres dans l’estuaire de la Gironde avec l’arrivée inopinée de l’huître portugaise, suite, selon une tradition, au déchargement de la cargaison, entre Talais et Saint-Vivien-de-Médoc, d’huîtres portugaises en provenance du Tage. À la fin des années 1960, elles sont décimées par un virus et remplacées par les huîtres japonaises. L’ostréiculture a par la suite subi divers revers, mais bénéficie aujourd’hui d’un regain d’activité.

La pêche à l’esturgeon

Autrefois très présent dans l’ensemble de l'estuaire de la Gironde, l'esturgeon a fait la richesse des pêcheurs de la région grâce aux œufs des femelles capturées, œufs préparés en caviar. La pêche à l'esturgeon était, il y a quelques décennies, au cœur de la vie quotidienne sur les bords d'estuaire. 

L'esturgeon de l'estuaire de la Gironde, le sturio, était autrefois très répandu. Sa pêche excessive en a entraîné la raréfaction, puis la quasi-disparition. Il s'agit désormais d'une espèce protégée. Des tentatives d'élevage et de réintroduction de l'esturgeon sont aujourd'hui menées dans la région.

Ile Nouvelle Michel Le Collen Ile Nouvelle Michel Le Collen

Les rives fertiles


Les champs cultivés et les étendues rectilignes de vignes des rives de l’estuaire de la Gironde témoignent des travaux incessants menés par l’homme pour valoriser ces terres longtemps restées insalubres. La viticulture se développe en Médoc à partir des XVIIe et XVIIe siècles sur ces terres basses -marais, palus, îles- protégées des eaux envahissantes de la Gironde.

Vignoble Des Cotes De Bourg à Saint Seurin De BourgLa viticulture des îles et des palus

L’ouvrage Bordeaux et ses vins de 1898 qui recense les domaines viticoles du Bordelais fait la part belle aux îles de l’estuaire. Sur l’Île Verte ou sur l’Île Nouvelle, des châteaux et des villages témoignent des exploitations viticoles qui ont existé. Les zones de palus connaissent un développement fulgurant dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Les domaines se dotent de cuviers et de chais immenses pour traiter une vendange abondante.

L’agriculture dans les marais

Les grands seigneurs ecclésiastiques ou laïcs, dès le Moyen Âge dans les palus du Médoc, sont les principaux initiateurs et bénéficiaires de l’assèchement et de la mise en culture des marais estuariens. Le mode d’exploitation des nouvelles terres gagnées sur les zones humides est généralement le système d’affermage. La statistique du département de la Gironde présente, en 1837, la mise en culture des métairies, petites exploitations « isolées, partagées en tennements ou barrails entourées de canaux ou de fossés pour faciliter l’écoulement des eaux ». 

L’exploitation industrielle


Le passé industrie de l’estuaire de la Girondel se lit dans les archives à travers les traces des verreries, de hauts fourneaux, des usines de soufre et autres productions aujourd’hui oubliées, remplacées par les cuves à hydrocarbure de la presqu’île d’Ambès ou la centrale nucléaire de Braud-et-Saint-Louis. La vocation industrielle de l’estuaire ne peut être ignorée : espace naturel préservé, il est aussi une zone privilégiée pour de telles installations. Port du Verdon en 1970

L’exploitation de la pierre

La pierre de la Roque-de-Thau ou de Bourg est réputée pour avoir permis la construction de monuments emblématiques de Bordeaux – le Palais Gallien ou les Piliers de Tutelle – dès l’Antiquité, puis le Grand Théâtre au XVIIIe siècle. L’extraction de pierre dans les carrières souterraines ou à ciel ouvert se développe à cette période, puis au XIXe siècle : l’estuaire en permet le transport et une large diffusion.

Hydrocarbures

En 1980, disparaît la raffinerie « Pétrole Jupiter », implantée à Pauillac dans les années 1930, et reconstruite à partir de 1948 suite aux dommages causés par la Seconde Guerre mondiale. Un avant-port pétrolier est installé en 1964 sur le site du Verdon, permettant de ravitailler les trois raffineries d’Ambès, de Esso dite de Bordeaux et de Pauillac. Les navires de gros tonnages ne peuvent remonter l’estuaire : la société Shell installe des dépôts au Verdon reliés à la nouvelle raffinerie de Pauillac par un oléoduc. Le choc pétrolier des années 1970 met fin à l’activité du site du Verdon et les cuves sont démantelées.

Estuaire de la Gironde : mémoire et patrimoine d'un fleuve

L’estuaire, territoire vécu


L’estuaire de la Gironde est un espace vécu par ses habitants, mais aussi par les voyageurs, marins ou touristes en villégiature qui le parcourent. Les établissements religieux le long des rives, de même que les marques de piété populaire, sont une des manifestations de la quête du salut pour les corps et les âmes face aux périls de la navigation.ExpoEstuaire1

Salut et dévotion

C’est pour conjurer les périls de la navigation que des établissements monastiques ont été élevés aux abords de l’estuaire depuis le Moyen Âge, près des ports, telle l’abbaye Saint-Romain de Blaye ou l’emblématique prieuré SainteRadegonde de Talmont. 

Cultes et croyances

Sur la rive droite, la chapelle aujourd’hui disparue de Notre-Dame de Montuzet à Plassac constituait le principal lieu de pèlerinage en Bordelais des marins des « rivières de Dordogne et Gironde ».

Sur la rive opposée, à la pointe du Médoc, le prieuré de Soulac, fréquenté par les pèlerins de Saint-Jacques depuis le Moyen Âge, connaît aussi un renouveau au XIXe siècle après le dégagement de la basilique romane de sa gangue de sable

Naufrages et périls


Les archives conservent bien des témoignages d’embarcations en perdition, alors que des monuments commémoratifs le long des rives de l’estuaire de la Gironde rappellent la perte de navires et de leurs équipages

Le peuple de l’eau 

La navigation sur l’estuaire est affaire de spécialistes. Parmi les peuples des nautes, les pilotes constituent une profession réglementée dont l’origine remonte au moins à la fin du Moyen Âge et qui s’est progressivement structurée jusqu’à nos jours. Chargés d’assurer la remonte des navires de fort tonnage, les pilotes peuplaient les villes des rivages de l’estuaire.

Appartenance, reconnaissance, espérance

Habiter au contact de la Gironde détermine une relation privilégiée au fleuve qui se traduit par des témoignages oraux et des pratiques vivantes constituant un véritable « patrimoine immatériel ». De nombreuses traces matérielles, parfois apparentes, mais souvent discrètes, témoignent de l’attachement des riverains à l’estuaire.

Villégiatures estuariennes


Bien avant la mode de la villégiature balnéaire, les rivages estuariens ont été prisés par des propriétaires de domaines qui, au fil des siècles, trouvèrent ici, en plus de confortables revenus viticoles, la jouissance d’une villégiature.

La seconde moitié du XIXe siècle voit l’apparition d’une autre forme de villégiature, décalée vers l’embouchure maritime. Les stations de Royan et de Saint-Palais sur la rive droite, du Verdon à la pointe du Médoc, voire de Soulac sur le versant océanique sont une expression urbanistique renouvelée des agréments estuariens.

2016 : L’estuaire de la Gironde vu aujourd'hui depuis l'espace


Le mercredi 28 décembre 2016, l'astronaute Thomas Pesquet en survolant la région depuis la station orbitale internationale a déclaré : 'L’estuaire de la Gironde en Nouvelle Aquitaine, ou la bouche de la France, semblait presque nous sourire quand on l’a survolé…"

Estuaire Thomas Pesquet

« L’estuaire. Paysages et patrimoines », présentée dans la salle des voûtes des Archives Départementales de la Gironde jusqu'au 12 mars 2017, a pour objectif de valoriser et restituer auprès du public le travail d’inventaire du patrimoine et des paysages des communes riveraines de l’estuaire, mené par les ex Régions Aquitaine et Poitou-Charentes, en partenariat avec le Département de la Gironde.

 Source : Conseil Départemental de la Gironde - Archives Départementales de la Gironde

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