Crowdfunding pour le cénotaphe de Michel Eyquem de Montaigne

Saviez-vous que le cénotaphe de Montaigne n'est pas un tombeau ?
Saviez-vous que le cénotaphe de Montaigne n'est pas un tombeau ?

Cultivons l’humanisme, à l’occasion de ses 30 ans, le musée d’Aquitaine souhaite restaurer et mettre en valeur le cénotaphe de Montaigne, patrimoine de la ville de Bordeaux au travers d'une campagne de crowdfunding. Classé au titre des monuments historiques, il accuse aujourd’hui le poids des ans.

Plusieurs fois déplacé et restauré depuis, le monument présente aujourd’hui d’importantes altérations structurelles et une surface jaunie. Sa lecture est rendue difficile par la succession d’interventions subies au cours des siècles (reconstitutions, bouchages, ragréages…).

Le célèbre cénotaphe de Michel Eyquem de Montaigne (1533-1592) est l’une des œuvres majeures des collections permanentes du musée d’Aquitaine. L’humaniste vécut à Bordeaux et en Aquitaine au XVIe siècle. Philosophe, moraliste et écrivain érudit, les recherches universitaires défrichent encore les multiples facettes de cette figure incontournable de la Renaissance, auteur des Essais.

Cenotaphe montaigne Léo Mairie de bdx 4 1024x683Cénotaphe de Montaigne. Photo Léo Fievet, Mairie de Bordeaux

Un diagnostic exhaustif de l’œuvre a été réalisé en avril 2016 par un restaurateur, qui estime à 40 jours le temps nécessaire pour les travaux de restauration. Au coût de cette intervention s’ajoutent les nécessaires aménagements autour du monument restauré : soclage, scénographie, mise en lumière. Le musée d’Aquitaine souhaite aussi valoriser les travaux menés sur l’histoire de l’œuvre, et prévoit une publication et un dispositif multimédia en salle, aux côtés du cénotaphe.

L’opération est ainsi estimée à 66 000 € TTC.

Complétant les apports de la Ville et de l’Etat, la Fondation BNP Paribas contribue à financer le projet à hauteur de 30 000 €. Mais il s’avère intéressant de mobiliser aussi les particuliers, afin d’offrir à cette opération le rayonnement culturel qu’elle mérite. En septembre 2016, l’association des Amis du musée d’Aquitaine lance une souscription auprès de ses adhérents, qui constituent le cercle proche des fidèles du musée. Puis le 12 octobre 2016, le musée lancera aussi une campagne de financement participatif de huit semaines sur la plateforme Culture Time.

L’objectif de collecte reste raisonnable : 18 000 €, soit 27% du budget de l’opération.

Le cénotaphe de Michel Eyquem de Montaigne en chiffres

Cenotaphe montaigne en chiffre

L’histoire d’un tombeau qui n’en est pas un

Le terme « cénotaphe » désigne un monument funéraire élevé à la gloire du défunt, mais qui ne contient pas sa dépouille. Classé au titre des monuments historiques depuis 1862, le cénotaphe de Montaigne a été commandé dès 1593 par Françoise de la Chassaigne, veuve de l’écrivain. Ce monument imposant (2,33 m de long sur 1,58 m de haut) est très certainement l’œuvre d’artistes bordelais : le maître maçon Louis Baradier, qui travailla à plusieurs reprises pour les moines Feuillants, ou plus sûrement les sculpteurs ornemanistes Pierre Prieur et Jacques Guillermain.Cenotaphe montaigne  LÃo Mairie de bdx 31 701x1024

Du couvent des Feuillants au musée d’Aquitaine

Au début de l’année 1593, les Feuillants, installés depuis peu à Bordeaux, acceptent l’inhumation de Montaigne dans l’église de leur couvent, édifié à la fin du Moyen Âge à l’emplacement actuel du musée d’Aquitaine. Au-dessus du caveau, les Feuillants autorisent Françoise de la Chassaigne à « dresser et ériger un sepulchre ». Le cœur de Montaigne est, quant à lui, placé dans l’église du village de Montaigne, aux côtés des restes de son père.

Au début du XIXe siècle, le cénotaphe orne toujours l’église des Feuillants, qui se trouve désormais intégrée au Lycée de Bordeaux nouvellement construit.

Le monument va subir au moins deux « accidents » : une restauration malheureuse, puis un incendie. Vers 1840, le marquis de La Grange, député de la Gironde et membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, s’indigne en effet d’une intervention qui semble lourde : « [ce-dernier] regrette vivement qu’au lieu de nettoyer le monument, de le brosser et de le laver, on ait restauré, avec du ciment moderne, avec du mastic de diverses couleurs. […] on a eu le plus grand tort de refaire des moulures et des ornements. »

Trente ans plus tard, le cénotaphe affronte un incendie qui détruit l’église et une partie du Lycée de Bordeaux. Le Lycée cède vite la place à un projet de Faculté des sciences et des lettres, confié à l’architecte de la ville Charles Durand.

La Faculté fut inaugurée en janvier 1887. Des générations d’étudiants côtoyèrent pendant près d’un siècle le cénotaphe, dégagé des ruines de l’incendie et installé dans le vaste hall d’entrée du nouveau bâtiment, orné de médaillons de grands esprits littéraires et scientifiques de tous les temps.

Aux côtés de Corneille, Galilée, Virgile et bien d’autres, Montaigne, pendant près d’un siècle, était censé porter chance : pour réussir aux examens, il fallait toucher son pied.

On dit aussi que certains billets doux se glissaient dans les interstices du monument. Et même que sous l’Occupation, ces mêmes interstices cachèrent peut-être de nombreux messages de Résistants.

En 1987, la Faculté laisse place à l’actuel musée d’Aquitaine, qui intégrera légitimement le cénotaphe à ses collections permanentes.

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Détails du cénotaphe de Montaigne, photo Léo Fievet, mairie de Bordeaux

Une étonnante représentation

« Ce cénotaphe en forme d’autel supporte un gisant qui représente Montaigne en homme d’armes. Le monument lui-même est en marbre de Taillebourg, de forme rectangulaire ; il est posé sur un socle qui supporte le gisant de Montaigne, couché et revêtu d’une cotte de mailles et de son armure de chevalier, le heaume est déposé derrière la tête, les gantelets sont à côté du corps, et l’on peut voir un lion couché à ses pieds. Les armoiries des Montaigne sont gravées des deux côtés du cénotaphe et, au-dessus, on distingue deux épitaphes, l’une en distiques grecs, l’autre en prose latine. » Philippe Desan, Montaigne. Une biographie politique, Odile Jacob, Paris, 2014.

On connaît Montaigne homme de lettres, humaniste, maire de Bordeaux, mais ce monument funéraire offre une vision pour le moins différente du personnage. Le gentilhomme est représenté en gisant, alors que l’art funéraire de l’époque se prêtait davantage aux orants. Montaigne figure revêtu d’une armure de son temps (dite « à l’écrevisse »), alors qu’il n’en « n’avait probablement jamais porté [...] de sa vie », écrit Philippe Desan.

Le collier qu’il porte témoigne de son accession à l’Ordre de Saint-Michel, et rappelle la récente ascension sociale de sa famille. Enfin, ses mains jointes exprimant un geste de prière témoignent de la piété d’une époque hantée par les guerres de Religion. « Noblesse et chrétienté sont les deux thèmes mis en avant », conclut Philippe Desan.

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Armoiries, cénotaphe de Montaigne
Photo Léo Fievet, mairie de Bordeaux
Epitaphe en latin du cénotaphe de Montaigne
Photo Léo Fievet, mairie de Bordeaux

Le monument est orné de chaque côté d’épitaphes, l’une en latin, la seconde en grec, attribuées à Jean de Saint-Martin, érudit bordelais et avocat au Parlement de Bordeaux, mort vers 1622. Le texte en latin resitue l’homme dans son ascendance familiale, fait état des honneurs, charges et dignités qu’il a reçus, mais surtout des qualités remarquables de sa personnalité. L’inscription grecque, écrite en vers, fait parler Montaigne lui-même et son caractère emphatique l’aurait sans doute étonné : « ce dieu est retourné au ciel, loin des querelles intestines fomentées par l’envie », analyse Alain Legros, qui conclut : « Sans doute inspirées par l’épouse ou validées par elle, les deux inscriptions témoignent de la toute première réception posthume de Montaigne ».

Les armoiries de Montaigne sont représentées de part et d’autre du monument, en partie basse. « Je porte d’azur semé de trefles d’or, à une pate de Lyon de mesme, armée de gueules, mises en fasce », écrit-il en 1588.

Enfin, au pied du gisant, on retrouve l’image du lion symbolisant le courage, et qui a la particularité d’avoir deux langues : représentent-elles les deux langues de culture, le grec et le latin, que maîtrisait le philosophe, ou renvoient-elles à ses deux langues maternelles, le latin et le gascon ? A chacun son interprétation !

Cenotaphe montaigne 170Photo Léo Fievet - Mairie de Bordeaux

Une restauration pas comme les autres

La lecture du monument est difficile par la succession d’interventions subies au cours des siècles. Et si l’état général du cénotaphe est satisfaisant (aucune fissure ou cassure n’a été relevée sur le monument et l’épiderme de la pierre est en bon état), « l’aspect général du cénotaphe est extrêmement chaotique, et bien peu agréable à voir », souligne Jean Délivré, qui relève aussi l’encrassement de certaines zones et la patine fortement jaunie.

La restauration vise ainsi à redonner une cohérence à l’œuvre, par un nettoyage (compresses et vapeur) puis une retouche globale d’harmonisation, et la reprise de certains ragréages au plâtre (joints, coins, zones à remodeler). Le temps estimé pour les travaux de restauration est de 40 jours. Ils seront réalisés in situ à l’automne 2017, avec isolation du public.

Les fonds collectés en 2016 contribueront au financement des travaux de restauration, mais viseront aussi à offrir une présentation renouvelée du monument dans les salles du musée d’Aquitaine : un soclage adapté, un éclairage d’exposition rénové, et une scénographie contemporaine, incluant un dispositif de médiation numérique.

Le financement participatif est désormais une forme de levée de fonds habituelle pour les structures culturelles. Autour d’un projet précis, il permet de réunir des dons auprès d’un grand nombre de particuliers et d’entreprises, via une plateforme web spécialisée.
La campagne de crowdfunding pour la restauration et la mise en valeur du cénotaphe de Montaigne se déroulera du 12 octobre au 7 décembre 2016, sur la plateforme Culture Time. Soit 57 jours pour mobiliser et créer l’effet « boule de neige » permettant d’atteindre l’objectif des 18 000 € de collecte.
Sept paliers de dons seront proposés aux donateurs individuels (de 10 à 1 000 €), et cinq paliers aux entreprises (de 250 à 5 000 €).

En savoir plus www.culture-time.com/fr/projet/montaigne

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