Félix Arnaudin : photographe et ethnologue landais

  • Catégorie : Histoire - Traditions

Exposition Felix Arnaudin 2015aDans la seconde moitié du XIXe siècle, le paysage des Landes, son économie et les modes de vie des habitants connaissent des bouleversements considérables. Profondément attaché à cette culture traditionnelle qu’il voit disparaître, Félix Arnaudin, né en 1844, décide, à l’approche de ses trente ans, d’en transmettre l’essence et de consacrer sa vie à ....

.... la collecte du patrimoine oral et à la constitution d’une mémoire visuelle : projet colossal. Cette « Grande-Lande », il la parcourt inlassablement en quête d’images, de contes, de légendes, de chants, de proverbes, d’histoire locale et d’histoires naturelles, de croyances, d’usages, de mots de la langue gasconne...

Ses champs d’exploration photographique s’organisent en 4 grands centres d’intérêt : les paysages ruraux, les portraits, le bâti, les scènes de la vie quotidienne. Il en donne une représentation construite, longuement réfléchie. Il accompagne ses images de notes écrites et parfois de croquis. Cahiers, feuillets manuscrits et imprimés, coupures de journaux, correspondances, livres, revues, complètent cet ensemble. Au-delà de sa reconnaissance comme ethnographe, l’exposition a pour objectif de révéler son travail comme œuvre photographique.

« …Mon désir serait (…) de présenter des choses aussi exactes et en même temps aussi artistiques que possible. »
Félix Arnaudin à M. Davanne, 19 avril 1887

Félix Arnaudin
.... photographe folkloriste, ethnologue, écrivain et historien

Simon Arnaudin, dit Félix Arnaudin est né et mort à Labouheyre, dans le département des Landes, au cœur de la Grande-Lande (1844 – 1921). Il vit modestement de rentes provenant de métairies. La photographie n’est pas pour lui une source de revenu, il n’en fait commerce en aucun cas même si parfois le manque d’argent le limite dans cette activité. Erudit, il connait aussi bien les auteurs antiques, les classiques, les Lumières que ses contemporains. Il est à contre-courant de la plupart des gens de son monde qui se réjouissent de la nouvelle économie qui naît de la loi de 1857 (ensemencement des Landes en pins). Alors que la Grande-Lande est aux portes de l’industrialisation et qu’il perçoit comme une catastrophe la disparition de l’ancienne civilisation agro-pastorale, Félix Arnaudin décide de l’immortaliser.Félix Arnaudin, Autoportrait vers 1876, coll. Musée d’AquitaineFélix Arnaudin, Autoportrait vers 1876, coll. Musée d’Aquitaine

A une époque où exotisme, divertissements à la mode ou famille sont des sujets de prédilection d’une photographie amateur, Félix Arnaudin se consacre à « sa » Grande-Lande, à son univers familier, à ce qu’il aime. Il est surnommé « lou limajeyre », l’imagier, car il préfère dire qu’il fait des images plutôt que des photographies. Sa méthode de travail reflète ce qu’il est : un homme engagé, besogneux, obsessionnel... Son attirail photographique, ses errances dans la lande et la ténacité dont il fait preuve dans l’avancement de « son grand œuvre » déconcertent, plus d’une fois, ses concitoyens. Il est parfois appelé « lou péc », le « fou » en gascon. C’est aussi un contemplatif, un nostalgique, un solitaire, un timide, il le dit lui-même fréquemment.

Sa pratique photographique A l’heure de l’image numérique instantanée où l’on peut réaliser de bons clichés à l’aide d’un téléphone portable, on a du mal à imaginer l’extrême difficulté du travail accompli par Félix Arnaudin. Réaliser une image en 1874 demande de bonnes connaissances en chimie et une grande dextérité. Le matériel est lourd et les cadrages sont évalués, à l’envers, sous un voile noir. A force de persévérance, ses images, de plus en plus élaborées, reflètent la représentation d’une vie rurale idéalisée. Ses scènes de travaux saisonniers ou de vie quotidienne ont la particularité d’être une complète reconstitution du passé. Chaque prise de vue est planifiée, organisée. Ce que confirme l’analyse de ses notes de travail préparatoires, où il précise les accessoires et outils nécessaires, les positions à prendre, y joignant même des croquis faisant penser au story-board des cinéastes d’aujourd’hui.

Le fonds Félix Arnaudin

Le Musée d’Aquitaine a bénéficié de donations successives de parentes de Félix Arnaudin. En 1966, Madame Dourthe, une petite cousine, confie la conservation de l’ensemble des négatifs sur verre au musée, puis en 1993, Madame Le Bras, sa nièce, fait don des tirages originaux que lui avait légués sa tante. Félix Arnaudin lègue ainsi un amoncellement de cahiers, feuillets manuscrits et imprimés, coupures de journaux, correspondances, livres, revues, et un remarquable ensemble de photographies témoignant de sa passion immodérée pour son territoire.

Le fonds Félix Arnaudin du musée d’Aquitaine rassemble 3235 négatifs sur verres, 2143 tirages d’époque faits par contact et 328 documents manuscrits et imprimés concernant la photographie. 900 sujets illustrant une cinquantaine de thématiques sont identifiés. 376 tirages et les manuscrits de Félix Arnaudin portant sur ses collectes de contes, proverbes, chants, d’histoire locale et histoires naturelles sont conservés aux Archives Départementales des Landes et au Parc Naturel Régional des Landes de Gascogne, où ils peuvent être consultés.

En 1966, une série de retirages fut réalisée à partir des négatifs sur verre, ces reproductions permettant d’étudier la collection. Les négatifs sur verre, émulsions et supports d’une grande fragilité, furent mis à l’abri des manipulations pouvant mettre en péril leur conservation. De part sa qualité artistique, son intérêt ethnographique et sa rareté, ce fonds peut être considéré comme l’une des collections phares et exceptionnelles du musée d’Aquitaine.

Félix Arnaudin Cornalis Daraou 11 février 1897 Inv 66 27 2142

L’exposition

La Grande-Lande

A la naissance de Félix Arnaudin, en 1844, les Landes sont de vastes espaces plats et très peu peuplés. L’habitat se regroupe dans les zones drainées par de rares cours d’eau le long desquels poussent les chênes et une végétation de lande sèche (bruyère cendrée ou callune, hélianthème...). Au-delà règne la lande humide où domine la molinie ; l’eau affleure en lagunes et marais. Ces territoires infinis servent de pâturage aux troupeaux d’ovins dont la vocation première est de fournir du fumier pour amender des sols particulièrement pauvres où se développe une agriculture de subsistance. Sur cette lande rase poussent naturellement des pins, de façon éparse.

La loi de 1857, promulguée par Napoléon III, impose la plantation intensive de pins et la privatisation des terres. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le paysage des Landes, son économie et les modes de vie des habitants connaissent des bouleversements considérables. Les espaces infinis de landes rases où dominent ajoncs, bruyères et molinie, où l’eau affleure en marais et lagunes, deviennent la plus grande forêt d’Europe plantée d’une seule essence : le pin maritime.Les horizons largement ouverts se ferment à la vue, et l’antique système agro-pastoral disparaît. Le berger devient forestier ou résinier, l’habitat en quartiers, caractéristique d’une occupation de l’espace ancestrale, est progressivement remplacé par le regroupement des habitants dans les bourgs.

Exposition Félix Arnaudin au Musée d'Aquitaine

Les paysages ruraux

Dans un premier temps, Félix Arnaudin s’exerce à photographier « sa » lande, lieu de contemplation, de méditation, comme une nature originaire. Il lutte contre le temps, il recherche les paysages de son enfance et insiste sur leur dimension sublime. Il s’essaie aux panoramiques pour embrasser l’immensité de ces ciels et de ces terres aux lumières et couleurs changeantes ; espaces vides, nus, justes coupés en deux par la ligne d’horizon. Mais l’œil averti perçoit d’autres lignes, systématiquement présentes, même s’il les éloigne par des jeux d’optique : lignes plus sombres ou plus claires qui signalent déjà l’inexorable présence des pins. Le territoire est marqué par l’omniprésence humaine.

De la lande rase aux multiples lagunes, construites çà et là de bergeries, il poursuit son exploration du paysage avec les forêts et les arbres, les sentiers, chemins et routes, les fossés et rivières, les gués et les ponts, les fontaines miraculeuses, les étangs et lacs, les prairies et les champs cultivés...

Les ciels sont clairs ou couverts, les espaces ouverts ou fermés. Félix Arnaudin montre de ce « pays », qui a priori pourrait paraître très monotone, la grande diversité, omettant les plantations industrielles, très denses. Il a le sens de l’image, il se positionne au plus juste dans l’espace et maîtrise parfaitement cadrages et lignes de force. Il fait preuve d'une préoccupation constante pour la composition, influencé par les codes les plus classiques de la représentation picturale.Félix Arnaudin, Marie Souet, de Moustey, sa mère, sa fille, coll. musée d’AquitaineFélix Arnaudin, Marie Souet, de Moustey, sa mère, sa fille, coll. musée d’Aquitaine

Les portraits

Félix Arnaudin réalise 230 portraits. Seul un tiers d’entre eux, environ, subsiste aujourd’hui sous forme de tirages, dans les fonds des institutions publiques. Individuels ou de groupe, toutes générations confondues, ils sont marqués d’une volonté d’authenticité : des gens simples, ses semblables, ses proches, sa famille. Les sujets posent en pied ou assis, souvent dans leur cadre familier, toujours en extérieur, dans un jardin, devant un mur de maison sur lequel, de temps en temps, est tendu un tissu rudimentaire. Ils sont endimanchés mais sans artifice, leur regard est généralement frontal. Ils frappent par leur sérieux. L’événement est grave, le moment solennel. On se doit de porter au-devant de l’autre sa propre dignité, aussi humble que l’on soit.

Abstraction faite des vêtements, reflets d’une époque passée, on ne peut qu’être interpellé par la proximité de ces attitudes et la forte présence de ces regards. La puissance de ces images les porte au-delà du contexte dans lequel Félix Arnaudin les a faites, à la demande ou en remerciements. Annexes à son oeuvre, selon lui, elles ne lui en donnent que plus de force. Une petite série de portraits s’inscrit plus particulièrement dans sa démarche de folkloriste ou d’ethnologue. Des groupes de femmes et d’hommes, jeunes et âgés, posent successivement dans des costumes différents.

Le bâti

Félix Arnaudin s’intéresse essentiellement à l’architecture vernaculaire, fragile, faite de torchis et de colombages. Il la montre telle quelle, dans sa singularité, sa simplicité, qu’elle soit en bon état, vétuste ou à moitié détruite. Il réalise régulièrement différents points de vue, de face, de trois quarts, de près et dans l’environnement proche, avec d’autres constructions, même les plus modestes, puits, fours à pain ou poulaillers.

Il révèle ainsi l’organisation des airials : étendues d’herbes plantées de chênes où s’agencent habitations et bâtiments d’exploitation, plusieurs airials formant un quartier. Ces habitats sont photographiés comme des espaces scéniques, l’un des points de vue est presque systématiquement réalisé deux fois, avec et sans personnage. Il dispose scrupuleusement hommes, femmes et enfants dans des attitudes propres à chacun, parfois si lointains qu’ils sont à peine visibles sur les tirages originaux. Dès qu’ils apparaissent dans l’image, celle-ci s’anime. De documentaire, elle devient narrative. Il poursuit cette typologie avec les moulins à eau et à vents, les églises et les chapelles.

Félix Arnaudin, Borde l’Arroument, Larroumet, Ychoux, 1894, coll. Musée d’AquitaineFélix Arnaudin, Borde l’Arroument, Larroumet, Ychoux, 1894, coll. Musée d’Aquitaine

Scènes de la vie quotidienne

Félix Arnaudin déploie une énergie considérable à mettre en scène les travaux saisonniers, rassemblant famille, amis, voisins et domestiques. Il n’hésite pas à remeubler une vieille bâtisse et à faire retirer les tuiles du toit afin de laisser entrer plus de lumière pour une des rares photographies organisées en intérieur.

Il prépare rigoureusement ses séances de prises de vues, établit les listes des objets nécessaires, des figurants à convoquer (certains d’entre eux sont rémunérés), des vêtements à porter. Il prévoit la disposition de chacun dans l’espace:  orientation, maintien des corps, attitudes de travail, gestes, parfois même regard, positionnement des outils...Rien n’est caché à l’objectif, tout est donné à la vue, sans superposition de plan pour une compréhension immédiate conférant à ses «tableaux» toute leur intention didactique. Toute la chaîne opératoire d’une activité est reproduite, étape par étape, sur une même photographie. Ces images totalement construites sont l’illusion d’une réalité. Arnaudin ordonne en scènes figées une vision idéalisée d'un monde rural dont les pratiques sont en train de se modifier.

Exposition Felix Arnaudin Affiche 2015

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