Bordeaux : les statues meurent aussi ...

  • Catégorie : Histoire - Traditions

Patrimoine : Louis XIV décapité une seconde foisQuand les hommes sont morts, ils entrent dans l'histoire. Quand les statues sont mortes, elles disparaissent à jamais de notre mémoire et de notre patrimoine. A l'occasion des Journées Européennes du Patrimoine, la revue des Dossiers d’Aquitaine nous présente l'histoire de la statue de Louis XVI.

Le roi-martyr y fut décapité une seconde fois .... Dans sa séance du 11 août 1821, la municipalité de Bordeaux, à majorité royaliste, vote le principe d’un monument à ériger à la mémoire du roi-martyr Louis XVI et de l’installer sur la place des Quinconces. En 1825, le roi Charles X adopte le projet d’une grande statue en bronze par le sculpteur de renom Nicolas Raggi.

Il s’agit d’une statue pédestre en bronze, d’une hauteur considérable de 18 pieds soit 5,83 m, représentant Louis XVI le jour de son sacre, revêtu du grand manteau des cérémonies. La main droite du souverain s’appuie sur le sceptre, la main gauche tient le grand chapeau de velours orné de plumes blanches tel que le portent les chevaliers du Saint-Esprit.

Bordeaux : Statue de Louis XIVLa statue devra reposer sur un piédestal à quatre faces qui reproduiront, sous forme de testament, les instructions données par le roi au navigateur Lapeyrouse. Le 25 août 1826, à six heures du soir, la première pierre du piédestal est posée par la baronne d’Hausez représentante de la dauphine Marie-Thérèse, marraine du monument. La statue est coulée en 1829 par les fonderies Crozatier.

La Révolution de 1830 entraîne la chute du roi Charles X et bloque le projet. Le nouveau roi Louis-Philippe remise la statue à la fonderie du Roule dans l’île des Cygnes, sur la Seine. En 1833, le piédestal est démoli, les marbres qui le recouvrent servent d’étal aux poissonneries des halles de Bordeaux.

En 1869, à la demande du baron du Bosq, conseiller général de la Gironde, l’Empereur Napoléon III autorise l’envoi de la statue au musée de Bordeaux. Une souscription permet de payer les frais onéreux de transport. Une légende laisse entendre que la statue aurait été amenée de Paris à Bordeaux sur un char tiré par 100 bœufs. En réalité, la statue voyage par le train et arrive à Bordeaux le 30 juillet 1869. Elle est provisoirement déposée dans le jardin de la mairie. Le 4 septembre 1870, jour de la chute de Napoléon III, la statue est dissimulée aux yeux du public dans une baraque en planches.

Le vicomte Charles de Pelleport-Burète, maire de Bordeaux de 1874 à 1876, souhaite élever la statue dans le jardin de la mairie, mais il doit démissionner le 16 mars 1876 en raison du succès électoral des républicains. Le projet abandonné, la statue va rester cloîtrée près de neuf ans dans son baraquement du jardin municipal et ce n’est que le 26 janvier 1877 qu’une délibération du maire Émile Fourcand ordonne qu’une salle en construction dans le Musée de Bordeaux lui soit réservée. En mars 1878, la statue de Louis XVI prend enfin place dans une arrière-salle du Musée de Bordeaux. La polémique s'installe et enfle rapidement.

La rumeur laisse entendre que les républicains exigent que la salle de la statue soit séparée par un rideau des autres salles "qu’on ne lèverait qu’après avoir demandé aux visiteurs si la vue de l’effigie du roi ne les choquerait pas" alors que les royalistes protestent contre la mise en place de la statue dans la dernière salle du musée, laissant ainsi croire au peuple que "le roi est à nouveau en prison".

Le 27 octobre 1941, le conservateur du musée, M. Lemoine reçoit une notification indiquant que d’après la loi du 11 octobre 1941 sur la mobilisation des métaux non-ferreux, la statue doit être fondue. Il intervient auprès d’Adrien Marquet, maire de Bordeaux et ancien Ministre d’État au gouvernement de Vichy. Le maire répond : "qu’il a la triste mission d’assumer, de défendre, sans espoir de succès, le patrimoine artistique de notre Ville, devant des ordres absolument stricts venus de Paris" (Lettre du 9 décembre 1941).

Le lundi 29 décembre 1941, les ouvriers des deux entreprises chargées de démanteler la statue se présentent au musée. Dans une dernière tentative, le conservateur propose de faire réaliser une œuvre en réduction. Le projet est refusé. Le découpage de la statue s’achève fin février 1942 et rapporte 12.587 kg de bronze.

Sur les 500 tonnes de métaux récupérées, sous la pression allemande, par le Ministre de la production industrielle, la Gironde aura fourni 20 tonnes représentant 28 monuments démantelés. Cette statue remarquable par ses dimensions, aux yeux des critiques d’art était "loin d’être un chef-d’œuvre architectural". Sa triste trajectoire, victime d’événements politiques incontrôlables pourrait, nostalgiquement, se rapprocher de celle du roi Louis XVI.

Bordeaux : les statues meurent aussi ...

Découpage au chalumeau de la tête de Louis XVI sous l'œil attentif du gardien
Photo trouvée dans la Valise de Marquet. Doc. Benoît Ducos-Ader, Franck Lafossas. Archives DDA.


Un article proposé par La Revue des Dossiers d’Aquitaine
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