Thérèse Desqueyroux dernier film de Claude Miller

  • Catégorie : Sud-Ouest - Nouvelle-Aquitaine

INDEX DE L'ARTICLE

Thérèse Desqueyroux dernier film de Claude MillerPour son dernier film, Claude Miller, qui s’est fait une spécialité de l’adaptation littéraire, a choisi le roman le plus célèbre de Mauriac, THERESE DESQUEYROUX, publié en 1927 et déjà adapté par Franju en 1962 : double défi à relever. Mais un grand cinéaste ne conçoit pas l’adaptation d’une oeuvre littéraire comme une simple ...

.... mise en images d’un texte : son ambition est de construire sur le roman, par le cinéma, un objet « esthétique nouveau qui est comme le roman multiplié par le cinéma » (André Bazin).

« Cette adaptation du roman de François Mauriac restera donc le dernier long métrage du réalisateur qui nous a malheureusement quittés le 4 avril dernier. Claude Miller était un cinéaste qui aimait les livres, source d'inspiration qui le faisait revenir sur les plateaux de tournage. Il nous laisse avec ce magnifique « Thérèse Desqueyroux » un dernier film à voir et c'est avec émotion que nous lui rendrons hommage aux côtés d'Annie Miller » indiquent Alain Rousset et Philippe Madrelle.

Tourné pendant l'été 2011 en Gironde et dans les Landes, le film a bénéficié d'un soutien du Conseil régional de 180.000 € au titre du fonds de soutien à la création et à la production, et d'une aide exceptionnelle dans le cadre du soutien aux opérateurs culturels du Conseil général de la Gironde de 50.000 €. ECLA Aquitaine, l'agence culturelle régionale, accompagne le film depuis le tournage jusqu'à la circulation dans les salles de cinémas de la région.  Sur une centaine au total, 68 techniciens aquitains ont travaillé sur le film. Plusieurs Aquitains se sont vus attribués des rôles parlants ou ont fait de la figuration. La production a également eu recours à de nombreux prestataires régionaux.

SYNOPSIS
Dans les Landes, on arrange les mariages pour réunir les terrains et allier les familles. Thérèse Larroque devient Madame Desqueyroux ; mais cette jeune femme aux idées avant-gardistes ne respecte pas les conventions ancrées dans la région. Pour se libérer du destin qu’on lui impose, elle tentera tout pour vivre pleinement sa vie…

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Dans le film de Miller, la première liberté prise par le metteur en scène, et la plus remarquable, porte sur la construction : alors que le roman commence in medias res par l’annonce d’un non-lieu pour Thérèse et se poursuit par son voyage jusqu’à Argelouse – une longue nuit pendant laquelle elle se remémore son passé, de l’enfance au mariage, du crime au procès –, le film rompt avec le procédé du retour en arrière (« la structure en flash-back, dit Claude Miller, est devenue la structure du téléfilm du samedi soir »). Paradoxalement, la simplicité du déroulement chronologique – enfance, fiançailles, mariage, voyage de noces… – donne « plus de force » à l’histoire. Et ce choix narratif a de grandes conséquences.

Qui est Thérèse Desqueyroux ?
Cette question, qui a hanté Mauriac, est également au coeur du film de Claude Miller. On ne propose pas ici une analyse du personnage mais à partir de quelques images significatives, on tentera de dégager la vision qu’en donne le cinéaste. Audrey Tautou est une Thérèse très convaincante : un mélange subtil et troublant d’impassibilité et de désinvolture ; un visage très mobile : dur, buté, fermé ou au contraire apeuré, résigné, souffrant, parfois subrepticement éclairé par un sourire éclatant ; une parole rare : pas de longs discours, mais des vérités laconiques et dérangeantes ; un phrasé brusque, heurté, entrecoupé de longs silences, comme s’il y avait les paroles qu’elle prononce et celles qu’elle tait.

Un effet de suspense

Le film s’ouvre sur les images d’un été brûlant au coeur de la forêt landaise : Thérèse, jeune fille ardente et grave à la fois, se réfugie avec son amie Anne dans la fraîcheur d’une belle demeure campagnarde. Rien ne laisse deviner son destin tragique.

Aucun brouillage temporel dans le film, à la différence du roman, mais au contraire des dates précises (de 1922 à 1931), des chapitres bien séparés. Les scènes courtes se succèdent comme des instantanés, souvent cruels, parfois tendres, imprimant d’abord au film un rythme vif et accordé aux saisons. Un suspense psychologique s’installe à partir du moment où Thérèse entrevoit la possibilité du « crime », puis le réalise ; le film déroule alors les phases d’une lutte sourde entre les époux.Therese-Desqueyroux-Film-06

Bernard une fois sauvé, c’est Thérèse qui marche vers la mort et l’éventualité d’une issue fatale crée une attente anxieuse. L’ordre naturel semble être de commencer par le texte, d’aller de l’écrit à l’écran. Mais pour conserver le suspense voulu par le cinéaste, on suggère de voir le film avant de lire le roman, puis de confronter les deux oeuvres à partir des pistes de travail proposées ici.

Le rééquilibrage du couple Thérèse-Bernard

Le roman de Mauriac, tout en étant un roman à la troisième personne, privilégie massivement le point de vue de Thérèse : dès les premières pages, on entre dans la conscience du personnage, on entend sa voix tout au long de la première partie et même dans la seconde partie, on pénètre dans ses pensées, dans ses rêves les plus secrets. Le narrateur, en empathie avec Thérèse, partage ses jugements sur les autres personnages et son rejet méprisant de Bernard. Rien de tel dans le film de Miller.

Ce n’est pas Thérèse qui nous raconte son histoire, et même si son point de vue demeure central, on n’est plus seulement « de son côté » : il y a une place pour Bernard. La finesse de jeu de Gilles Lellouche éloigne le personnage des clichés et lui donne une complexité, une épaisseur humaine qu’il n’avait pas chez Mauriac. Plutôt qu’un rustre de « la race implacable des simples », Miller en fait un homme un peu pataud, enfermé dans ses préjugés de caste, incapable de comprendre une femme aussi compliquée que la sienne. La dureté de Thérèse à son égard fait ressortir sa fragilité, et son amour maladroit pour elle le rend émouvant. Bernard, d’abord naïvement fier de sa femme qui le domine intellectuellement, est blessé au coeur par sa « trahison ».

Les scènes où on le voit transpirer, vomir, souffrir donnent tout son poids de réalité à l’acte de Thérèse que le roman, lui, s’efforçait d’escamoter. À son retour à Argelouse, devant Thérèse à bout de forces, il comprend que les rôles se sont inversés : il s’est fait bourreau et Thérèse a accepté la souffrance infligée. Elle a payé. Un changement s’opère en lui : il décide seul, en adulte, sans en référer à la « famille », de rendre sa liberté à la jeune femme.

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Fidélité a l’univers de Mauriac

François Mauriac, on le sait, est enraciné dans un pays, la campagne landaise, et dans une classe sociale : la bourgeoisie catholique et conservatrice. Cet univers, où il voit toute « la matière de [son] oeuvre », Miller l’a reconstitué sans pesanteur. Une image matricielle et symbolique s’impose dans le film comme dans le roman : celle des pins innombrables, tels les barreaux d’une prison qui enferment Argelouse dans le silence. La splendeur visuelle des images d’extérieur contraste avec l’austérité des intérieurs, la pénombre des vieilles bâtisses avec la lumière tamisée des sous-bois ou le soleil incandescent sur l’étang.

Pour Jean Azévedo, filmé en pleine nature dans la palombière ou sur son bateau, Miller crée une image magnifique, accordée à la poésie du roman : la voile rouge, violente et unique tache de couleur, comme métaphore de la passion gidienne de la liberté et de l’aspiration à une vie sans entraves. Une époque, l’entre-deux-guerres ; deux familles, les Desqueyroux, catholiques pratiquants, de droite, les Larroque, athées, de gauche. Le clivage s’efface devant l’amour de la terre et des pins : tous ont la propriété « dans le sang » et pour valeur suprême le sens de la famille, au nom de laquelle on réprime la moindre velléité d’indépendance.

La satire de Claude Miller met en évidence, par de petits détails, dans les scènes de repas ou de chasse, la médiocrité, le matérialisme, l’étroitesse de vue de ces bourgeois de province, servis par un couple de domestiques fidèles comme des chiens. Claude Miller a choisi de conserver l’essentiel des dialogues, qui semblent écrits pour les acteurs d’aujourd’hui et de nous faire entendre le roman. Il reprend presque littéralement non seulement les grandes scènes, la sortie du tribunal, l’arrivée de Bernard avec les La Trave et le fils Deguillem, ou encore la très belle scène finale, mais aussi, en off, pour le plus grand plaisir des lecteurs du roman, les lettres brûlantes d’Anne, et surtout le monologue intérieur de Thérèse.