Théâtre "Les enfants d'Arcadie"

Sud-Ouest
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Le Théâtre des Chimères présente "Les enfants d'Arcadie, un diptyque pour l'humanité" le 23 et 24 janvier aux découvertes à Biarritz et du 27 janvier au 5 février au GLOB Théâtre de Bordeaux. Entretien avec Jean-Marie Broucaret, metteur en scène. Il ne suffit pas de naître homme pour ...
... être humain. De notre capacité à inventer l’humanité dépendra notre avenir. "Les Enfants d'Arcadie un diptyque pour l’humanité” composé d’une libre adaptation de "Macbeth" de Shakespeare intitulée "L’histoire de Mabêt" et de "Rouge noir et ignorant" d’Edward Bond. Traducteur : Michel Vittoz “L’Arche est éditeur et agent théâtral du texte représenté”.
 
Première partie"LES ENFANTS D’ARCADIE un diptyque pour l’humanité”
Notre première approche de la notion d’humanité se fera sous l’angle de l’espèce, à partir de ce que nous avons en commun avec le singe. Une sorte d’état des lieux.
Pour traiter du déterminisme génétique qui pèse sur nos espèces humaines et simiesques, il fallait nous immerger dans les folies abyssales de la destruction des autres et de soi, dans ce qu’elle produit aussi de remords et de paranoïa.
Nous avons donc choisi une pièce qui est l’archétype même de la descente aux enfers du pouvoir : "Macbeth". Nous ferons appel pour l’interpréter, à des créatures inédites, mi-singes, mi-hommes, que nous appellerons les homos simiens.
 
"LES ENFANTS D’ARCADIE un diptyque pour l’humanité”Deuxième partie
C’est dans un univers d’après-cataclysme que nous jouerons "Rouge noir et ignorant", la première des "Pièces de guerre" d’Edward Bond.
Les homo simiens ont disparu, nous sommes dans le monde des hommes, au lendemain de l’explosion atomique. Pourtant, ce n’est pas encore un humain à proprement parler qui apparaît, mais un Monstre.
Il va nous montrer les scènes de la vie qu’il aurait eue, s’il avait survécu. " Nous avons la connaissance de ce que nous sommes et disons : Je ne peux pas renoncer au nom "d’humain".
Tout ce qu’il faut, c’est définir d’une façon juste ce que signifie "être humain". Si notre définition est fausse, nous mourrons. Si notre définition est juste et que nous la transmettons, nous vivrons". Edward Bond
enfants_arcadie 
Rencontre avec Jean-Marie Broucaret, metteur en scène Propos recueillis par Xavier Quéron pour le GLOB théâtre, novembre 2009
 
Fidèle du GLOB, le Théâtre des Chimères y a notamment présenté TOC ou sa quadrilogie Copi. Ils reviennent en 2010 avec une nouvelle production nourrie de longue de date, réflexion sur la part animale qui sommeille en chaque homme et le prédispose instictivement à la quête du pouvoir.
 
  • Le GLOB : Pourquoi, à ce moment de son parcours artistique et humain, le Théâtre des Chimères a-t-il entrepris ce « diptyque pour l’humanité » qui interroge la nature profonde de l’Homme ? Cela s’imposait-il comme une forme de nécessité?
    → Jean-Marie Broucaret
    : Oui, on peut, en effet, parler de nécessité. Tout a commencé par un travail sur les singes que nous avons entrepris sous forme d’exploration, il y a quelques années, avant même le choix d’adapter Shakespeare ou Bond. C’était aussi une interrogation sur la mémoire – celle du corps, celle qui accompagne l’évolution et le patrimoine de l’espèce. Ces séances de travail avec les comédiens visaient à retrouver les traces de notre ancêtre, l’homme-singe, qui persistent à travers nous. Autrement dit, réemprunter le chemin qui nous relie à nos origines. Après trois étapes de présentation au public, nous avons pensé que nous tenions là la matière, le point de départ d’une nouvelle création. À cela s’est mêlé une sorte de « coup de blues » face à la situation actuelle de l’Homme en société, en dressant le constat triste que, malgré l’évolution, (…) les pulsions de domination restent (…) d’actualité. L’homme du vingt-et-unième siècle partage avec le singe l’ambition du pouvoir sur ses semblables, le goût pour le politique, c’est-à-dire le calcul, la stratégie pour conquérir ce pouvoir, voire « l’entourloupe » [rires]. Une véritable malédiction shakespearienne… Dans le premier volet du diptyque, nous poussons cette logique comportementale jusqu’à son terme, sur le mode de l’observation, sans chercher à nous rassurer par une condamnation morale, comme le théâtre, qui souhaite oeuvrer pour « la bonne cause », se plait souvent à le faire. Les Enfants d’Arcadie affiche et assume le constat que l’évolution humaine est un échec social. C’est pourquoi le spectacle peut être perçu comme provocant, voire irritant, car il renvoie l’image d’une humanité violente et bornée. 
  • Le GLOB : Pourquoi, dans ce cas-là, un diptyque pour et non sur l’humanité ?
    → JMB :
    Le pour est venu de l’influence du texte de Bond, que nous présentons dans le second volet du diptyque. Edward Bond entretient dans son oeuvre une forme de détestation profonde de l’humanité, compensée par une volonté quasi mystique de rédemption. Une rédemption à conquérir par le changement que l’homme pourrait apporter à sa nature, grâce à la conscience. Rouge noir et ignorant peut-être ressentie comme une pièce morale, donneuse de leçons qui sent sa soutane… Ce qui m’y attache est sa contradiction interne qui fait se côtoyer une haine farouche et un certain espoir dans les capacités de changement. Cette tension interne nous ressemble et constitue une caractéristique de l’espèce. Enfants Arcadie
  • Le GLOB : Comment as-tu procédé pour réaliser cette adaptation de MacBeth qui croise La Planète des Singes ?
    → JMB :
    Au début, les comédiens, dans leurs peaux d’ « homo simiens », jouaient le texte de Shakespeare stricto sensu. Mais cela ne fonctionnait pas, il y avait un décalage trop important entre la matière primitive de ces semi-hommes et une telle élaboration du langage. Nous avons donc concentré, « ossifié », le texte, tout en respectant l’intrigue originale. L’adaptation cinématographique d’Orson Welles m’a également inspiré. Son MacBeth de 1948 tire la tragédie shakespearienne vers cette dimension animale et primitive. Il ouvre la porte à un traitement du sens « rachitisé » de l’écriture de Shakespeare. C’est aussi ce qui était en jeu dans L’Histoire de Mabêt : malmener le texte, la culture, briser un certain miroir d’une humanité raffinée, avec ce parti pris de jeu animal. D’ailleurs, le texte apparaît plus ici comme une matière, prétexte à bousculer, à provoquer, à interroger.
  • Le GLOB : Le mimétisme des interprètes avec les singes est troublant. Comment avez-vous atteint ce niveau d’imitation ?
    → JMB :
    Nous avons commencé par regarder des vidéos animalières pour travailler sur des imitations. Elles devaient réactiver la mémoire du corps, nous permettre de réveiller corporellement le singe en nous et l’instinct primitif. Puis nous avons poussé le mimétisme physique en travaillant avec des zoologues, des éthologues spécialistes du comportement des singes, qui nous transmis les codes de communication, les mimiques, les rituels. Tout le jeu des interprètes est directement inspiré du langage simiesque, aucun geste n’est inventé. Sur le plan du comportement en groupe, nous avons puisé dans un livre essentiel, La politique du chimpanzé de Frans de Waal. Ce chercheur néerlandais a observé et décrypté le comportement d’un troupeau de singes dont l’espace vital a été reproduit aux Pays-Bas. Il y décrit l’agressivité forcenée, l’habileté politique, les systèmes d’alliance et les trahisons, la domination sexuelle, les combats et les luttes d’influence à l’oeuvre pour le leadership du groupe. A un moment, nous nous sommes même demandés si nous n’allions pas faire de La politique du chimpanzé notre spectacle ! Shakespeare, et particulièrement Mabêt, nous est apparu, alors, comme une évidence, car l’on retrouve dans sa radicalité tragique et les motivations de ses personnages la même absence de morale, la même soif instinctive de pouvoir.
  • Le GLOB : La seconde partie du diptyque est en totale rupture, du moins sur le plan du jeu, avec la première. Pourquoi ce décalage ?
    → JMB :
    Il s’agit d’un saut dans le temps, de l’homo simiens à l’homo sapiens, et en même Les Enfants d’Arcadie_entretien_Jean-Marie Broucaret temps, d’un saut d’un univers théâtral à un autre, ce qui peut désarçonner. Le spectateur et les comédiens sont transportés, en quelques secondes, dans un monde post-apocalyptique, détruit par une bombe atomique. Cependant, le jeu des acteurs fait de plus en plus d’allusions au singe dans l’interprétation de la pièce de Bond. Le travail dans ce sens a beaucoup évolué depuis la version que certains ont pu voir l’été dernier aux Chantiers de Blaye. Ce spectacle garde son élan premier qui en fait une recherche en constante progression.
  • Le GLOB : Qui est cet étrange personnage, à la fois narrateur, acteur, victime et ange de la mort ?
    → JMB :
    Edward Bond l’a appelé « le monstre ». Monstreux car il est une victime défigurée par la bombe, Mais monstreux aussi parce qu’il est à la fois porteur et reproducteur de la destruction dont il a souffert. Il est en même temps une victime pathétique et un bourreau potentiel. Une sorte de prophète qui serait le jouet de ses prophéties. Il s’adresse directement au public en l’agressant d’une certaine façon. Cependant, il reste un être « espérant ». Du point de vue de Bond, tout enfant naissant porte en lui l’opportunité d’échapper au déterminisme de l’horreur que génère la lutte des hommes entre eux. Cela appelle un combat intérieur. L’invention de la justice est une histoire d’intimité. C’est en ce sens que l’univers de Bond n’est pas banalement moraliste. C’est un théâtre très politique, au sens fort, comme celui de Brecht,
  • LE GLOB : De l’idée à la réalisation, combien de temps a pris l’aboutissement de cette création ?
    → JMB :
    Trois ans environ, à raison d’une moyenne de deux mois par saison. Chacun a beaucoup improvisé et exploré les racines simiesques à l’intérieur de soi – allant parfois jusqu’à les reproduire, pour le plaisir, dans sa vie quotidienne ! Il a fallu se rappeler que ce n’était que du théâtre. La redécouverte de ces gestes inscrits dans notre mémoire d’homme et de femme exerce une véritable fascination, troublante et persistante. Nous n’avons pas réussi à réunir une forte dynamique de coproduction autour de ce spectacle atypique et la part que la compagnie y a investie est importante. Nous n’y avons pourtant pas renoncé car nous sentions bien que nous devions faire ce spectacle, sinon le singe aurait ressurgi, d’une manière ou d’une autre, et serait venu troubler nos projets ultérieurs. On ne réveille pas impunément nos ancêtres. 
 
 
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