Arts et Traditions d'Afrique à Agen

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« Il existe une constante universelle dans les Arts Premiers, c’est le culte des ancêtres ».

Entretien avec Catherine et Patrick Sargos Collectionneurs

Cette exposition présente votre magnifique collection d’art africain. Comment définiriez-vous l’art africain ?

L’art africain et, plus généralement l’ensemble des arts premiers, se définissent non pas à partir de leur esthétique, mais à partir de leur rôle. L’art animiste possède en tout premier lieu une fonction : la communication avec les esprits. Ceux-ci étant très divers, il faudra de nombreux types d’objets de culte. L’esthétique est un concept qui n’est même pas censé exister dans l’art animiste.
Mais de nombreux chefs-d’oeuvre nous montrent que, sans le dire, les grands sculpteurs pratiquaient la surenchère dans ce domaine, et que, sans le dire non plus, les utilisateurs savaient apprécier. Quant à la matière dans laquelle sont réalisées les oeuvres, le bois est largement majoritaire, tout simplement parce que ce matériau est présent à profusion dans ces pays et qu’il ne nécessite pas d’outils sophistiqués pour être sculpté.
Nous retrouvons ces mêmes caractéristiques notamment en Océanie, en Alaska et au Tibet. Et la seule question que l’on se pose à propos du bois africain, c’est de savoir s’il s’agit de bois léger, de bois lourd ou de bois mi-dur. Les objets de bois ont une durée de vie moyenne inférieure à un demi-siècle, à cause de l’humidité qui les ronge et des accidents dus à l’usage. Quand ce sont les xylophages qui attaquent le bois, cela va beaucoup plus vite. A l’inverse, les terres cuites peuvent survivre des millénaires à l’abandon. Les plus vieilles connues ont 2 500 ans.Masque-Luba-Chien

Si la matière n’est pas au centre de l’oeuvre, quelle place occupe l’artiste ? Connaît-on les sculpteurs qui ont marqué l’art africain ?

Il existe de très grands sculpteurs dans l’art africain ; dans leurs villages (pouvant aller jusqu’à 20 000 habitants), ils jouissaient du statut de maîtres honorés. Les gens leur passaient commande pour un fétiche, une statue d’ancêtre, un masque. Un maître reconnu avait un statut social élevé et se faisait payer cher pour ses oeuvres. Mais, sans écrits, quelles traces pouvons-nous avoir de leurs noms ? Bien sûr, la tradition orale a permis, dans certaines situations, de conserver des noms, comme cela a été le cas chez les Yorouba du Nigéria, en Côte-d’Ivoire ou au Burkina Faso, ou comme nous l’avons fait nous-mêmes en Mauritanie.

Comment avez-vous bâti votre collection ? Etiez-vous des spécialistes de l’art africain lorsque vous l’avez débutée ?

? Patrick Sargos : Notre goût pour l’art africain n’est pas issu de notre histoire familiale. Ce n’est que très récemment que nous avons établi une connexion grâce à l’action de mon frère Jacques qui a entrepris des recherches sur l’histoire de la famille.

? Catherine Sargos : Mon âme de collectionneuse est née très tôt. Tout est parti de coups de coeur que j’avais lorsque je vivais à Bordeaux à côté des « Puces de Mériadeck » où je passais des journées entières à chiner. J’avais déjà une passion pour les visages, les caricatures, les sculptures, les objets insolites et j’ai retrouvé tout cet expressionnisme résumé dans l’art africain. J’avais depuis mon plus jeune âge une sensibilité artistique, et ma discipline de prédilection était le dessin, une vocation à laquelle je n’ai pas donné suite.

? Patrick Sargos : Pour ma part, malgré mon milieu familial, je n’avais aucune sensibilité à l’art. Et quand, il y a 30 ans, ma femme m’a demandé de m’intéresser à l’art africain, faute de quoi elle refusait de repartir en coopération, j’ai accepté. Pendant une dizaine d’années, nous nous sommes fait conseiller par un antiquaire togolais, très connu à Dakar, pour apprendre à détecter les faux qui circulaient en abondance.

? Catherine Sargos : J’ai également développé une passion pour les perles que je chinais sur les marchés mauritaniens. Ensuite sont venus les coffres. Et lorsqu’avec mon mari nous sommes retournés vivre en Afrique, j’ai commencé par acheter des objets dans la rue. Nous étions alors en 1980. J’ai voulu faire valider mes choix et l’authenticité des objets en m’adressant à un antiquaire togolais de bonne réputation. Il a jugé que 95% de ma collection naissante n’avait d’autre intérêt qu’une valeur décorative. Nous sommes devenus amis, mais son regard nous a redynamisé, excité notre curiosité et donné l’envie de comprendre comment cet art fonctionne. D’objets initialement achetés pour leur valeur esthétique, nous sommes passés à de véritables achats ethnographiques, mais toujours basés sur des coups de coeur et sans jamais transiger sur l’authenticité.

? Patrick Sargos : Avec le temps, l’oeil se développe. C’est très long et même des experts aguerris font appel à d’autres experts pour vérifier les provenances d’un objet, l’ethnie dont il est originaire, et surtout pour garantir son authenticité (à cause des innombrables faux). Nous avons eu la chance d’être toujours bien conseillés sur l’authenticité des objets. A une certaine époque, nous avons pris le risque d’acheter en dehors des circuits balisés. Nous avons fait des erreurs, dont certaines se sont soldées par des pertes sèches. Mais grâce à des analyses avec d’autres amateurs, nous avons pu développer notre discernement en matière d’authenticité ; bien entendu, nous restons toujours à l’affût des conseils pertinents. Le principe de la création unique existe-t-il dans l’art africain ? A un rite donné, correspond un modèle d’objet ; les variations autorisées n’offrent pas un large choix. Mais deux oeuvres sculptées à la main ne peuvent pas être identiques. Non seulement parce que c’est impossible, mais parce aussi que chaque artiste fait un effort pour apporter sa touche personnelle. A cela, il faut ajouter que chaque modèle évolue dans le temps, lentement, mais inéluctablement. Cela permet de localiser et de dater les styles. La réponse à la question de l’unicité d’une oeuvre donnée est donc affirmative, mais en sachant qu’il en existe beaucoup qui lui sont proches.

Statue-Lekat-CamerounEt le sens que l’on donne au terme d’ancêtre, est-il le même que celui que nous donnons dans nos sociétés occidentales ?

Dans le monde tribal, il ne suffit pas de mourir pour devenir un ancêtre. Encore faut-il passer du bon côté ! Il existe donc des rites pour « aider » le défunt à devenir un ancêtre. Cela ne vaut que pour les personnages importants dont on souhaite qu’ils deviennent des ancêtres, protègent leurs descendants, et ne reviennent pas errer n’importe comment dans le village, d’où ces rites que sont les funérailles. Quand un défunt est devenu un ancêtre, on sculpte une statue qui l’incarne ; on la vénère et on lui fait des offrandes pour l’apaiser et lui demander sa protection.

Les cartes postales que vous utilisez pour illustrer votre livre sont-elles des instantanés de la vie en Afrique noire ou bien certaines ont-elles été mises en scène ?

Les cartes postales en Afrique ont commencé vers 1900. Elles fournissent une documentation intéressante, beaucoup plus objective que les dessins qui les ont précédées et qui étaient souvent fantaisistes. L’exposition d’Agen sera illustrée avec des cartes postales anciennes. Mais attention, « plus objectif » ne signifie pas « objectif ». Plusieurs photographes étaient à cette époque plus des aventuriers que des ethnologues. Ils n’ont pas hésité à inventer complètement des scènes destinées à frapper les esprits européens. Dans notre livre, nous montrons pourquoi certaines cartes postales célèbres sont en fait de la pure mise en scène..

Les pièces constituant un « îlot » de représentation animalière sont d’une qualité rarement exposée en France ?

Un espace sera effectivement réservé à la figuration animalière. Il ne s’agit pas d’une véritable nouveauté puisque notamment deux expositions « L’oiseau dans l’art de l’Afrique de l’Ouest » et « Masques d’animaux d’Afrique de l’Ouest » ont présenté des objets autour de ce thème, respectivement en 2005 et 1995 à la mairie du 6ème arrondissement de Paris. Près de la moitié des masques d’art africain représentent des animaux, sans que le choix de l’animal ait une signification (avec quelques exceptions comme le buffle qui incarne souvent la puissance).
Par exemple, un fétiche de Côte-d’Ivoire à tête de babouin a pour fonction de protéger l’ensemble du village et ses productions agricoles. Il est gardé à l’extérieur du village et l’on y sacrifie diverses espèces d’animaux. Mais contrairement à l’Inde, l’Afrique n’accorde pas de valeur sacrée aux animaux. Toutefois, notre goût s’est porté assez rapidement vers les sculptures animalières. Comme celles-ci sont moins recherchées par les collectionneurs que les figurations humaines, nous avons pu profiter de nombreuses occasions dans ce domaine pour en faire le point fort de notre collection.

Autre singularité de cette exposition, la présentation d’un ensemble unique de coffres mauritaniens. Sommes-nous là encore dans les Arts Premiers ?

? Patrick Sargos : La Mauritanie est célèbre pour son artisanat, mais non pour son art. Or il existe dans ce pays une forme d’art qui semble être passée totalement inaperçue : l’art du coffre ouvragé. Ce sont des coffrets en bois enrichis de travail de métal, ciselé comme de la bijouterie, dont le rôle social a été considérable. Le célèbre ethnologue qu’était le professeur Jean Gabus, de nationalité suisse, ancien directeur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel, ayant publié plus de mille cinq cents pages sur la Mauritanie, n’a fourni que très peu de renseignements sur ces objets. Par le hasard des circonstances, c’est un ami bijoutier mauritanien, ma femme et moi-même qui avons fait l’étude du sujet dans les années 1980. Enfin, pour répondre à la question « Les coffres de Mauritanie font-ils partie des Arts Premiers ? », il n’y a pas de réponse tranchée. Les coffres sont nés dans un pays fortement islamisé, et on ne peut pas parler d’art animiste. Par contre, les Maures considèrent leurs coffres comme sacrés et leur disparition amène le malheur.
? Catherine Sargos : Lorsque nous vivions en Mauritanie, j’ai eu la chance de trouver un coffre ancien en vente au marché de Nouakchott. N’ayant pas d’argent pour l’acheter, je l’ai échangé contre un poste de radio. Quelques années pus tard, résidant au Sénégal, nous avons été abordés par des marchands ambulants qui nous ont proposé des coffres anciens de Mauritanie et l’idée de faire une collection est née. Au début, seuls les coffres des familles pauvres apparaissaient sur le marché, puis très vite ceux des familles aisées ou très riches, révélant des pièces de plus en plus belles. Le réseau de forgerons que nous avions sur place a fait le reste, avec également l’opiniâtreté de mon mari qui a passé quelques mois sous la tente pour aller à la rencontre de ces artistes. Les « négociations » que certains forgerons ont menées pour nous auprès des familles ont pu durer dans certains cas plus d’un an, avec de longs temps d’approche. En exemple, je voudrais mentionner le coffre de l’émir du Trarza, la personne la plus importante de la première moitié du XXème siècle en Mauritanie. Pour négocier dans une famille aussi noble, et conduire les discussions avec la petite fille de l’émir, il a fallu que notre intermédiaire apporte des cadeaux aux enfants, des bijoux aux femmes, sans jamais parler du coffre, ni même l’avoir vu, pendant plusieurs mois. Ce n’est qu’au terme d’une année que les propriétaires ont demandé « que veux-tu ? ». Il a répondu avoir entendu parler d’un coffre…Ce n’est qu’à partir de ce moment-là que les négociations ont pu être entamées. Quelques coffres de cette collection vont être présentés et publiés dans le catalogue de l’exposition.
Art-Africain-Agen-2010.


Source CanalCom