Voyages et autres traces (Lagoutte)

  • Catégorie : Gironde

INDEX DE L'ARTICLE

museebeauxarts_clagoutte_01.jpgL’exposition Claude Lagoutte (1935-1990) au Musée des beaux Arts de bordeaux, présente le parcours d’un artiste qui, tout en oeuvrant dans la modernité, a su tracer un chemin singulier. Il est proche de plusieurs courants, de Supports/Surfaces, Land-art...
 
Il décide dans les années 1975-1976 de travailler sur une toile libre de châssis et de tout apprêt, et du Land Art par ses longues marches au cours desquelles il ramène pigments, boues et terres dont il imprègne sa toile découpée en lanières qui sont ensuite cousues.
Son originalité, il la doit à une pratique qui n’exclut ni la délectation ni la méditation. Trouvant ses racines dans l’étude de la peinture de Poussin, il oeuvre dans la liberté désormais acquise d’une toile sans limites, à l’image de ses marches dont il scande sa peinture.

museebeauxarts_clagoutte_03.jpg L’exposition du 23 mai au 1er septembre 2008, au musée des Beaux Arts de Bordeaux, se déroule comme ses longs rouleaux, au rythme des paysages traversés, de l’évolution et des choix de sa pratique, et des différents supports qu’il affectionne, outre la toile fine, généralement de lin, les papiers, papiers artisanaux, précieux, ou papier kraft des carnets de voyage.
 
Une centaine d’œuvres évoquent ces différents moments :
 
1976-1977, les damiers et les tressages
1976-1978, les Labours, papier ou toile peints, découpés et cousus
1976-1978, papiers cousus du journal Le Monde
1979, les Champs, bandes de toile teintées et cousues
A partir de 1978, les journaux et rouleaux indiens et la série des Voyages d’été
A partir de 1981, série des Oléron, des Lectures et des rouleaux blancs
1982, série de Rencontre avec des hommes remarquables
1984-1986, série des Pyrénées puis des Alpes (Mischabel, Zermatt)
1986 et suivantes, Les Bellons, abandon des lanières cousues et retour au châssis.
1987, série des Wiltshire
1989, dernière série, dans des tonalités de gris, plus ou moins légers ou soutenus.
 
Figurent aussi deux tapisseries tissées aux Gobelins et leur carton, prêtés par le Mobilier National, des livres repliés en accordéon, (dont l’un atteint, déplié, une longueur de pas moins de six mètres), inspirés par des lectures faites à Oléron, des carnets de voyage, voyages en Inde, au Cachemire, au Tibet ou le long du cours du Gange, dans lesquels se mêlent dessins et écriture et des lettres peintes envoyées à sa famille et ses amis, dont quatre sont prêtées par le musée national d’art moderne, Centre Georges Pompidou.
Des exercices du tout début et des documents, notamment deux tissus africains à motifs géométriques et un tablier tibétain prêtés par le musée du Quai Branly, témoignent des intérêts qui ont aussi présidé à l’œuvre.
 
Françoise Garcia
Conservateur en chef au musée des beaux-arts de Bordeaux


Claude Lagoutte, Une mémoire des terres parcourues (extraits du catalogue)

 
En 1976, le peintre Claude Lagoutte trouve un apaisement après s’être résolu à laisser flotter sa toile, à renoncer au châssis qui la tendait et aux contours stricts qu’il lui imposait. Le rejet des limites du cadre lui permet des extensions, des rajouts, des allées et venues et lui donne le sentiment d’une liberté retrouvée, cette même liberté qui le pousse sur les routes, sac au dos, humant  l’air en notant de manière presque obsessionnelle une incidence de couleur au cœur d’un champ monochrome, un champ de labour à l’étendue palpitante.
Fini donc la toile tendue, fini le châssis, l’apprêt lui-même est remisé. Mais la souplesse retrouvée ne suffit pas, il faut encore que cette toile par trop lisse, soit triturée, réduite, coupée, découpée en de fragiles bandelettes.Alors Claude Lagoutte imbibe ces lignes de toiles de pigment et de médium, les replie sur elles-mêmes en un accordéon dessinant des triangles dont il surcharge la surface apparente, à nouveau, de pigments et de médium pour enfin, au pinceau, les marquer d’une écriture – des rayures de couleur par exemple -. Lorsque l’artiste déplie ces bandes, elles laissent apparaître le motif répétitif de triangles, imprégnés en alternance de pigments ou colorés des rayures. Remises bord à bord dans l’ordre où elles ont été coupées, les lanières sont réunies à la machine à coudre.
Le support peut être la toile, toile fine de lin, aux bandes cousues à l’horizontale en de longs rouleaux verticaux ou comportant plusieurs lès élargissant la surface dans sa largeur. L’artiste aime aussi le papier, papier de riz, de soie, papier de l’Himalaya, papier kraft, ou coupures du journal Le Monde, selon de petits formats ou de longs rouleaux étroits. Les bords de ces toiles ou papiers peints sont réguliers ou laissés libres, les extrémités se recroquevillant alors comme un tapis de feuilles mortes.
Lorsqu’il coud ou colle, Claude Lagoutte fabrique un nouveau support, un recueil de son regard, une mémoire des terres parcourues, de lumières obliques, de chemins poudreux.
[…] « Le village se réveille après la chaleur; les paysans en turban rouge éclatant ou jaune serin […] rentrent chez eux […]. Nous prenons un raccourci qui monte et descend entre les collines pierreuses. retrouve ma belle poussière rose du Madhya Pradesh, de ce beige rosé qui doit contenir du violet manganèse […]. » (Narmada, 1989.
Ces teintes, il les note de son écriture calligraphiée qui elle aussi forme parcours sur l’accordéon de ses carnets de voyage.Cette écriture qui trace un dessin régulier de lignes, un déroulé d’allées et venues, est transposée sur sa table d’atelier dans les bandes colorées, découpées et cousues.
Claude Lagoutte écrit sa peinture sur le motif et dans son atelier peint son écriture.
[…] « Pour ce qui est de mon propre travail, […] je me suis volontairement rattaché à des structures qui sont celles de notre écriture : ouvrant le support ligne après ligne (mais aussi sillon après sillon) je le travaille dans la peinture en train de se faire : pigments et médium jouent alors avec le support le jeu trinaire (trinitaire ?) et les formes triangulaires qui en sortent seront le module de cette écriture qui ne recèle volontairement aucun sens. » écrit l’artiste (Peinture et littérature,s.d.).
Ainsi Claude Lagoutte évoque-t-il deux orientations de son travail: d’une part un attachement à la peinture de paysage, dans la tradition du regard de Poussin sur la nature, d’autre part une pratique de plain-pied avec la modernité, dans le sillage des artistes oeuvrant à la fin des années 1960 sur la structure même du tableau, ou de ceux qui, délaissant l’atelier, trouvent dans la marche et le voyage matière à des interventions artistiques…
Françoise Garcia
 
 
CLAUDE LAGOUTTE OU LA QUÊTE DE L’AILLEURS, par Robert Coustet
 
…Chaque individu a son mystère qui rend artificieux le classique exercice du portrait. Dans le cas de Lagoutte l'approche est rendue particulièrement difficile par la diversité du personnage. Il donnait à chacun l'impression de bénéficier d'une relation museebeauxarts_clagoutte_02.jpgprivilégiée. Car il était éminemment sociable, aimait plaire et y réussissait par cette grâce que donne la simplicité. Il sut assumer ses contradictions avec sincérité et un déconcertant naturel. L'enfant rêveur puis l'étudiant grisé de liberté put devenir un officier et un scientifique d'une irréprochable rigueur professionnelle. L'incorrigible voyageur sut rester un père de famille affectueux, attentif à transmettre à ses filles ses curiosités et ses connaissances et un ami fidèle et généreux
 
Artiste cultivé, il se référait moins aux maîtres du XXe siècle qu'aux grands anciens : Poussin (le plus souvent cité dans ses notes), Delacroix mais aussi Titien, Rembrandt, Rubens et tant d'autres découverts dans les musées. En revanche, il connaissait très bien ses contemporains et savait les apprécier sans envier leurs succès. En fait, son goût profond allait vers les arts primitifs et extra européens (l'Afrique noire, la Chine, l'Egypte copte, l'Inde…) ; par le biais de ces affinités avec les cultures lointaines, il participa à ce jeu où "l'histoire et la contemporanéité ne cessent… de se renvoyer l'une à l'autre"[1]. Trop peu courtisan pour quémander les commandes officielles, il accueillit toujours comme un bonheur les témoignages d'estime. N'ayant pas eu le privilège d'accéder aux circuits qui procurent la célébrité, il resta libre de conduire son art en toute indépendance et de le faire évoluer en fonction de ses nécessités propres. Son œuvre séduisant mais jamais complaisant s'est développé avec une impressionnante cohérence au carrefour des grandes tendances de sa génération ; de la bande dessinée et de l'art narratif au "pattern painting", de Supports/Surfaces à l'implication corporelle dans le paysage comme les adeptes du Land Art. Mais sa totale indépendance l'écarta du dogmatisme et, par souci de préserver son territoire propre, il ne se préoccupa jamais d'entrer dans un groupe ni de participer à l'un de ces mouvements par le truchement desquels les habiles se préparent à laisser un nom dans l'Histoire. C'est qu'au-delà de toutes les théories, de toutes les remises en cause, il garda toujours l'idée que l'art avait une dimension spirituelle et que, modestement, il se voulut paysagiste et peintre…
 
Robert Coustet (Grand reporter au journal Le Monde)  
Texte déjà publié in : Robert Coustet, Claude Lagoutte (1935-1990), Centre Régional des Lettres d’Aquitaine et William Blake and Co. Edit., collection Aquitaine, Bordeaux, 1991.
 

Claude Lagoutte, vec Fromentin et Loti pour parrains, par J-P Péroncel-Hugoz
             
…Aux Bellons (homonyme du village paramarseillais de Pagnol), dans le canton de Rians (Var), Lagoutte travaillait, travaillait, travaillait, restant là quelquefois plusieurs semaines, seul, sans voiture, "allant au pain" une fois par semaine, à travers un raccourci (10 kilomètres aller-retour), sinon ne quittant son chevalet ou plutôt son établi que pour quelques marches dans nos champs en friche jaunis par la sécheresse : « On dirait l'herbe à lions de la savane africaine ! »
 
A la belle saison, le peintre s'installait sous l'auvent d'une remise, en contrebas de notre habitation. Là il peignait, teignait, cousait, déchirait durant des journées entières dans un silence absolu, à peine troublé parfois, me racontait-il, par les cabrioles d'un lapin de garenne ou les trilles d'un pinson. Quand nous le rejoignions en cette thébaïde, Lagoutte mettait les petits plats dans les grands, car il cuisinait avec art et avec plaisir. En date du 11 septembre 1984, je relatai : « Déjeuner sur la terrasse de devant, pour les 49 ans de Claude : melon, gigot Beaumanière (en croûte), petits pois et courgettes au thym des Bellons, chèvres d'Artigues (Lagoutte : "Hum ! ils sentent à merveille la bergerie ! "), tarte Tatin, champagne demi-sec, rouge coteaux aquisextains ».
 
Le sentier de saint Benoît-Labre
 
Il faut dire que le "gourou" de l'artiste était là, pas un hindou, non, mais le vieux peintre dilettante algérois, Pierre Famin**, qui devait ensuite mourir quasi-centenaire à Marseille, et auquel Claude vouait une vive amitié respectueuse ; il l'avait connu en Alger, à peu près au même moment que moi, en ses Ateliers du Minaret, rue Michelet, où le pied-noir spolié, resté amoureux du pays natal, subsistait en vendant quelques meubles rescapés. On croisait aussi le couple Maisonseul, qui avait été proche de Camus, le poète Jean Sénac et ses amis de la famille Jossé-Garrigues, les enseignants Dufourcq, Rabassa, Huré etc.
 
La vraie vie de Famin, comme pour Lagoutte, on sentait d'entrée de jeu que c'était l'art, la peinture. Leurs genres diffèrent puisque l'Algérois a laissé surtout d'assez classiques vues nord-africaines ou natures mortes genre Dufy, mais Lagoutte  prisait fort son travail, l'interrogeant longuement sur sa technique, sur l'orientalisme ou l'architecture arabe, sur les artistes que Famin avait côtoyés en Algérie française, de Launois à Brouty sans oublier la "naïve" Baya (1931–1998), portée aux nues par les surréalistes et qui vivait désormais voilée, à Blida. Le dialogue entre les deux peintres reprit ensuite dans l'exil marseillais contraint de Famin, après l'assassinat plus qu'inquiétant, à son domicile algérois, de Jean Sénac, pourtant chantre de la première heure du nationalisme algérien.
 
D'Artigues, une fois, nous emmenâmes le vieil aquarelliste pied-noir aux gorges du Verdon, à Moustiers-Sainte-Marie et à Riez. Mes notes au retour : « Partout, cris de beauté des deux artistes. Pique-nique sous un tilleul devant un vaste panorama sans touristes ni pylônes ». Plus tard, le 2 mai 1989, je consignerai : « Allé chercher CL à la gare d'Aix-en-Provence avec son attirail. Il a bonne mine. Passés par Le Tholonet et Puyloubier, sous Sainte-Victoire, deux villages qu'il ne connaissait pas ». Le lendemain, je regagnai mon journal, le laissant travailler seul deux semaines aux Bellons. A son retour, il me dira qu'il a produit "vingt tableaux", en vue de sa prochaine expo à Paris. La dernière de son vivant…
 
J-P. Péroncel-Hugoz (Professeur honoraire d'université)
Lettre dInde, 1979-1980 , Lagoutte.jpg
Renseignements et réservations visites
Musée des Beaux Arts 
Tél. : (33) 05 56 10 25 25
Fax : (33) 05 56 10 25 29
Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
 
A l’occasion de l’exposition Claude Lagoutte un catalogue est édité restituant le parcours de l’artiste et les cheminements de son œuvre. (140 pages illustrées en couleurs, format 18x24 cm).