Nuit de l'embuscade aux Douanes - Les douaniers A.Daudet

Gironde
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Nuit de l'embuscade aux Douanes
Les douaniers A.Daudet

 

NUIT DE L’EMBUSCADE
Samedi 17 mai à partir de 22 heures

Les Douaniers, Alphonse Daudet
1869

" Le bateau L'Émilie, de Porto-Vecchio, à bord duquel j'ai fait ce lugubre voyage aux îles Lavezzi, était une vieille embarcation de la douane, à demi pontée, où l'on n'avait pour s'abriter du vent, des lames, de la pluie, qu'un petit rouf goudronné, à peine assez large pour tenir une table et deux couchettes.
nuit_des_musees_02.jpg Aussi il fallait voir nos matelots par le gros temps. Les figures ruisselaient, les vareuses trempées fumaient comme du linge à l'étuve, et en plein hiver les malheureux passaient ainsi des journées
entières, même des nuits, accroupis sur leurs bancs mouillés, à grelotter dans cette humidité malsaine ; car on ne pouvait pas allumer de feu à bord, et la rive était souvent difficile à atteindre... Eh bien, pas un de ces hommes ne se plaignait.
Par les temps les plus rudes, je leur ai toujours vu la même placidité, la même bonne humeur. Et pourtant quelle triste vie que celle de ces matelots douaniers !
Presque tous mariés, ayant femme et enfants à terre, ils restent des mois dehors, à louvoyer sur ces côtes si dangereuses. Pour se nourrir ils n'ont guère que du pain moisi et des oignons sauvages. Jamais de vin, jamais de viande, parce que la viande et le vin coûtent cher et qu'ils ne gagnent que cinq cents francs par an ! Cinq cents francs par an ! Vous pensez si la hutte doit être noire là-bas à la marine, et si les enfants doivent aller pieds nus !... N'importe ! Tous ces gens là paraissent contents. Il y avait à l'arrière, devant le rouf, un grand baquet plein d'eau de pluie où l'équipage venait boire, et je me
rappelle que, la dernière gorgée finie, chacun de ces pauvres diables secouait son gobelet avec un « Ah ! » de satisfaction, une expression de bien-être à la fois comique et attendrissante.
Le plus gai, le plus satisfait de tous, était un petit Bonifacien hâlé et trapu qu'on appelait Palombo.
Celui-là ne faisait que chanter, même dans les plus gros temps. Quand la lame devenait lourde, quand le ciel assombri et bas se remplissait de grésil, et qu'on était là tous, le nez en l'air, la main sur l'écoute, à guetter le coup de vent qui allait venir, alors, dans le grand silence et l'anxiété du bord, la voix tranquille de Palombo commençait : Non, monseigneur C'est trop d'honneur Lisette est sa... age,
Reste au villa... age... Et la rafale avait beau souffler, faire gémir les agrès, secouer et inonder la barque, la chanson du douanier allait son train, balancée comme une mouette à la pointe des vagues.
Quelquefois le vent accompagnait trop fort, on n'entendait plus les paroles ; mais, entre chaque coup de mer, dans le ruissellement de l'eau qui s'égouttait, le petit refrain revenait toujours : Lisette est sa...age, Reste au villa... age...
Un jour, pourtant, qu'il ventait et pleuvait très fort, je ne l'entendis pas. C'était si extraordinaire, que je sortis la tête du rouf :
– Eh ! Palombo, on ne chante donc plus ?
Palombo ne répondit pas. Il était immobile, couché sur son banc. Je m'approchai de lui. Ses dents claquaient ; tout son corps tremblait de fièvre. - Il a une pountoura, me dirent ses camarades tristement.
Ce qu'ils appellent pountoura, c'est un point de côté, une pleurésie. Ce grand ciel plombé, cette barque ruisselante, ce pauvre fiévreux roulé dans un vieux manteau de caoutchouc qui luisait sous la pluie comme une peau de phoque, je n'ai jamais rien vu de plus lugubre. Bientôt le froid, le vent, la secousse des vagues, aggravèrent son mal. Le délire le prit ; il fallut aborder.

Après beaucoup de temps et d'efforts, nous entrâmes vers le soir dans un petit port aride et silencieux qu'animait seulement le vol circulaire de quelques gouailles. Tout autour de la plage montaient de hautes roches escarpées, des maquis inextricables d'arbustes verts, d'un vert sombre, sans saison. En bas, au bord de l'eau, une petite maison blanche à volets gris : c'était le poste de la douane. Au milieu de ce désert, cette bâtisse de l'État, numérotée comme une casquette d'uniforme, avait quelque chose de sinistre. C'est là qu'on descendit le malheureux Palombo. Triste asile pour un malade ! Nous trouvâmes le douanier en train de manger au coin du feu avec sa femme et ses enfants. Tout ce mondelà vous avait des mines hâves, jaunes, des yeux agrandis, cerclés de fièvre. La mère, jeune encore, un nourrisson sur les bras, grelottait en nous parlant.

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– C'est un poste terrible, me dit tout bas l'inspecteur Nous sommes obligés de renouveler nos douaniers tous les deux ans. La fièvre des marais les mange...
Il s'agissait cependant de se procurer un médecin. Il n'y en avait pas avant Sartène, c'est-à-dire à six ou huit lieues de là. Comment faire ? Nos matelots n'en pouvaient plus ; c'était trop loin pour envoyer un des enfants. Alors la femme, se penchant dehors, appelant :
– Cecco !... Cecco !
Et nous vîmes entrer un grand gars bien découplé, vrai type de braconnier ou de banditto, avec son bonnet de laine brune et son pelone en poil de chèvre. En débarquant je l'avais déjà remarqué, assis devant la porte, sa pipe rouge aux dents, un fusil entre les jambes ; mais, je ne sais pourquoi, il s'était enfui à notre approche. Peut-être croyait-il que nous avions des gendarmes avec nous.
Quand il entra, la douanière rougit un peu.
– C'est mon cousin... nous dit-elle. Pas de danger que celui-là se perde dans le maquis.
Puis elle lui parla tout bas, en montrant le malade. L'homme s'inclina sans répondre, sortit, siffla son chien, et le voilà parti, le fusil sur l'épaule, sautant de roche en roche avec ses longues jambes.
Pendant ce temps-là les enfants, que la présence de l'inspecteur semblait terrifier finissaient vite leur dîner de châtaignes et de bruccio. Et toujours de l'eau, rien que de l'eau sur la table ! Pourtant, c'eût été bien bon, un coup de vin, pour ces petits. Ah ! misère ! Enfin la mère monta les coucher ; le père, allumant son falot, alla inspecter la côte, et nous restâmes au coin au feu à veiller notre malade qui s'agitait sur son grabat, comme s'il était encore en pleine mer, secoué par les lames. Pour calmer un peu sa pountoura, nous faisions chauffer des galets, des briques qu'on lui posait sur le côté. Une ou deux fois, quand je m'approchai de son lit, le malheureux me reconnut, et, pour me remercier, me tendit péniblement la main, une grosse main râpeuse et brûlante comme une de ces briques sorties du feu...
Triste veillée ! Au-dehors, le mauvais temps avait repris avec la tombée du jour, et c'était un fracas, un roulement, un jaillissement d'écume, la bataille des roches et de l'eau.
De temps en temps, le coup de vent du large parvenait à se glisser dans la baie et enveloppait notre maison. On le sentait à la montée subite de la flamme qui éclairait tout à coup les visages mornes des matelots, groupés autour de la cheminée et regardant le feu avec cette placidité d'expression que donne l'habitude des grandes étendues et des horizons pareils. Parfois aussi, Palombo se plaignait doucement.
Alors tous les yeux se tournaient vers le coin obscur où le pauvre camarade était en train de mourir, loin des siens, sans secours ; les poitrines se gonflaient et l'on entendait de gros soupirs. C'est tout ce qu'arrachait à ces ouvriers de la mer, patients et doux, le sentiment de leur propre infortune. Pas de révoltes, pas de grèves. Un soupir et rien de plus !... Si, pourtant, je me trompe. En passant devant moi pour jeter une bourrée au feu, un d'eux me dit tout bas d'une voix navrée :
– Voyez-vous, monsieur... on a quelquefois beaucoup du tourment dans notre métier !..."

Eléments biographiques
Né à Nîmes en 1840, Alphonse Daudet fit ses études secondaires à Lyon. Jeune provincial monté à Paris, il y connut des débuts difficiles. Il occupait le poste de secrétaire auprès du duc de Morny, personnage influent du second Empire, quand celui-ci mourut subitement, en 1865 : cet événement fut le tournant décisif de la carrière de Daudet. Dès lors, ce dernier ne se consacra plus qu'à l'écriture, non seulement comme chroniqueur - notamment au Figaro - mais aussi comme romancier. C'est après un voyage en Provence qu'il commença à rédiger les premiers textes des Lettres de mon moulin. Daudet obtint de Villemessant, le directeur du journal l'Evénement, de publier en feuilleton ses Lettres pendant tout l'été 1866, sous le titre de Chroniques provinciales.
C'est ce feuilleton, remanié et augmenté, qui constitua le recueil des Lettres de mon moulin en 1869 dans lequel figure la nouvelle.



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