Jean-Michel Fauquet, images telluriques à Bordeaux

Fauquet-exposition-bordeaux-2010-01Les photographies de Jean-Michel Fauquet ont quelque chose d’étonnant de mystérieux et d’énigmatique. Dans les espaces intemporels de la Base sous marine de Bordeaux jusqu’au 05 décembre 2010, l’adéquation entre l’œuvre de l’artiste et le lieu est parfaite. Il s’y dégage un sentiment de ...

... mystère et d’intemporalité. Le visiteur est plongé vers un lointain inconnu, dans l’univers et le fonctionnement créatif de Jean Michel Fauquet.

Jean-Michel Fauquet est né à Lourdes en 1950. Il a vécu son enfance dans la banlieue de Bordeaux. Après un périple de douze ans au Canada, il s’installe à Paris, où il travaille et expose. Ses travaux ressemblent plus à des peintures à l’huile qu’à des photographies. Sa façon de voir la lumière et les formes lui est très personnelle. Ses procédés de tirages autant que l’utilisation de papiers ou de supports en font aussi un alchimiste. Son travail est essentiellement effectué en atelier à partir de sujets qu’il crée. Fauquet-exposition-bordeaux-2010-02Dessin, peinture, sculpture sont autant d’étapes qui contribuent à la fabrication d’objets peints puis photographiés. Ces constructions sont fabriquées avec des cartons, papiers récupérés dans la rue, coupés, assemblés, agrafés, collés, enduits et peints.

Ces matériaux éphémères constituent une archéologie photographique dans laquelle l’intervention plasticienne se mêle à la matière. Ces maquettes, mises en scène dans un coin de l’atelier, sont photographiées et finalement transfigurées dans la pénombre de son laboratoire photographique. Il y a dans les photographies de Jean-Michel Fauquet quelque chose d’étonnant, de mystérieux et d’énigmatique, quelque chose qui fait appel à une partie de nous-même que nous ne maîtrisons pas : la mémoire. Des traces de choses que nous ne pouvons voir, des chemins dans les bois que nous n’avons jamais suivis, des labyrinthes d’escaliers que nous n’avons jamais montés et pourtant nous connaissons la sensation de s’y trouver. La puissance de ses photos tient à leur capacité à dépasser la dichotomie entre absence et présence.

En présence de ces images, nous avons l’impression que nous nous trouvons quelque part dans l’obscurité. Archéologue rêveur ou constructeur de mythes Jean-Michel Fauquet fait émerger de l’ombre un monde imaginaire. Dans les espaces intemporels de la Base sous-marine nous plongerons le visiteur vers un lointain inconnu et nous l’inviterons à circuler dans l’univers et le fonctionnement créatif de Jean-Michel Fauquet. L’adéquation entre l’oeuvre de l’artiste et la Base sous-marine est parfaite, il s’y dégage un sentiment de mystère et d’intemporalité. Son oeuvre a donné lieu a de nombreuses expositions en France et à l’étranger.

L’oeuvre de Jean-michel Fauquet prend naissance dans l’espace intime de son appartement, des masses de cartons s’y enroulent et s’y déroulent comme une vague avant de se transformer en sculptures, en objets sans usages pratiques, en chrysalides géantes suspendues au plafond.Ses photographies naissent d’abord dans l’impulsion d’un trait sur des pages de carnets. « Le dessin est la genèse de tout mon travail, une étape vitale, une nécessité absolue. Mes carnets, c’est l’espace de l’intime le plus profond. C’est la possibilité de ne pas couper avec l’atelier quand je sors le matin pour mon bureau ». Jean–Michel Fauquet consacre de longs moments à cette phase préparatoire, la plupart de ces dessins sont indissociables de la construction d’objets fabriqués avec des cartons récupérés. À genoux dans l’atelier, il découpe, il façonne, il recouvre de papier kraft. Puis il les peint en noir pour transporter ces mondes minuscules aux limites du monde intelligible. « Sa journée faite, Jean-michel parcourt les rues plus ou moins désertées où s’amoncellent les emballages, prélève des cartons, rentre, chargé de butin, sous son toit, s’arme de ciseaux, de colle, pour tirer de cet élément de fortune un double parodique du monde où il vit comme il peut après être dépouillé de l’univers de sa vie première, la seule qu’on ait.[1] »...

[1 ] Lyle Rexer, extrait de Positif en négatif.

Fauquet-exposition-bordeaux-2010-03Plus tard, sous la lumière de l’atelier il met en scène ces objets, puis il les photographie. Il réalise des tirages en noir, avec au centre « cette clarté au bord de la disparition ». Le négatif peut être retouché, le tirage rehaussé à la plume, au crayon, peint pour enlever à nouveau de la lumière. Enfin il les patine à la cire, ce qui leur donne une valeur tactile et sensuelle… Chaque photo produite au terme de ce travail devient une création à part entière. La photographie devient alors purement constat, enregistrement anthropométrique. Ces objets témoignent à travers une syntaxe sans usage ni fonction particulière, d’une archéologie, d’une mémoire dont on ignore l’origine. « Ce sont des objets telluriques, des chaos, des amoncellements, en fait ce sont des scandales.

Le scandale, étymologiquement, c’est ce qui barre notre chemin, or l’invoquer est une façon de le juguler. » Il y a dans les photographies de Fauquet quelque chose de déconcertant. Tout devient indécidable : est-ce de la photographie ? de la peinture ? Il y a dans la photographie de Fauquet quelque chose d’énigmatique, de mystérieux, des traces que nous ne pouvons voir, des chemins dans les bois que nous n’avons jamais suivis, des labyrinthes d’escaliers que nous n’avons jamais montés et pourtant nous connaissons la sensation de s’y trouver. La puissance de ses photographies « tient à la capacité à dépasser la dichotomie entre absence et présence. Nous avons l’impression, en présence de ces images, que nous nous y trouvons, quelque part dans l’obscurité et nous savons avec certitude que nous sommes [2] ». Les photographies de Jean-Michel Fauquet ont une portée poétique quasi métaphysique et émotionnelle nous transportant dans une autre temporalité.

[2]  Pierre Bergounioux.

« Jean-Michel est né à Lourdes en juin 1950. Bagnères-de-Luchon, la Bourboule, les Eaux-Bonnes, Chatel-Guyon et le Mont-Dore borneront tour à tour les migrations saisonnières d’un père postier, détaché chaque été dans les stations thermales pour renforcer le personnel local : “Nous arrivions là en avril mai pour repartir en octobre novembre. C’était lourd de désespérance. Dans ces petites villes, après le départ des curistes, il ne se passait plus rien. Les rideaux des grands hôtels se baissaient, le vent renversait les chaises des parcs et des guinguettes désertes.” Avant l’hiver, la famille retrouvait son ancrage de Cenon, banlieue ouvrière de Bordeaux. L’enfance de Jean-Michel Fauquet, s’est déroulée entre “l’étouffement bordelais” et les solitudes de non-lieux fanés, décadents qu’évoquent certaines photographies, tel ce toboggan d’un jardin d’enfants sans enfants, où la joie et les rires semblent avoir plié boutique depuis longtemps. Très tôt, Jean-Michel est garçon vacher, aspirant menuisier, apprenti facteur. Aux détours de remplacements paternels en Basse-Bretagne, il sera mousse sur des chalutiers. Il a 15 ans.Fauquet-exposition-bordeaux-2010-04

Jean-Michel va ensuite poursuivre des études secondaires en pensionnat, au lycée de Talence. Changement d’univers. Ici, un vrai savoir est offert. Un professeur d’arts plastiques pour la peinture et le dessin, un professeur de français pour la littérature, un professeur de philosophie qui se plait à révéler la pensée de Merleau-Ponty. Les surveillants, les étudiants, prennent part aux discussions la nuit, dans les dortoirs. Certains élèves sortent aussi du lot.Moitié délinquant, moitié orphelin de la DASS, l’un d’eux, capable de remonter une mobylette volée, a déjà lu Céline et connaît le Nouveau Roman. Un autre a installé au grenier du dortoir un petit laboratoire photographique clandestin où Jean-Michel apprend les rudiments de sa future vocation. L’unique appareil dont le groupe dispose passe de main en main. À tour de rôle, chacun fait trois ou quatre photographies sur la même pellicule. Le premier cliché de Jean-Michel Fauquet montre un bassin vide. Le carrelage formait, se souvient-il “une très belle abstraction géométrique”. Étrangement, il s’agit déjà d’une image inhabitée, d’un vide, d’une absence. Si le tirage s’est perdu, son souvenir lui inspire depuis “une profonde nostalgie”. En faisant parfois le mur, il assiste au spectacle du Living Theater, découvre la peinture de Tàpies à la galerie du Fleuve, voit les films de Buñuel, les portraits ambigus de Pierre Molinier. Des portes s’ouvrent. L’oeil se forme. En art plastique comme en littérature, Jean-Michel apprend la modernité : “Je me jetais dans tout ! J’étais aspiré par ces choses incroyables pour moi, qui me donnaient envie de dire aussi quelque chose, de jouer avec la matière […]” Avec la photographie, il a trouvé son médium. Encore faudrait-il avoir les moyens d’acheter un appareil. À cette époque, il croise les rêves d’une jeune fille, pensionnaire du même lycée. Elle songe à partir tenter sa chance au Canada. À deux, l’idée prend tournure. Mais avant, Jean-Michel doit effectuer son service militaire, direction la Marine nationale, Rochefort et l’École des Fourriers. Avec un vieil appareil, il photographie les bocages tranquilles des bords de la Charente.

L’armée l’autorise à suivre un cursus universitaire à la faculté de Bordeaux seulement, c’est en uniforme de matelot qu’il doit trouver sa place dans les amphithéâtres. Sortant de sa période militaire, le projet canadien apparaît encore le meilleur moyen de s’engager dans la vie. Ils s’envolent vers Québec en qualité “d’émigrants reçus”, grâce à un vrai-faux contrat de travail dans un restaurant français. Lui fait la plonge, elle sert au bar. Salaire de misère, fatigue, déception. Au bout de huit mois, ils se séparent. Surviennent “Les rencontres de la Francophonie”. Fauquet fait acte de candidature et devient laborantin de nuit au service de presse de l’organisation. À l’occasion, il se fait prêter un Nikon F avec lequel il s’entraîne le plus possible avant de repiquer à la restauration dans de grands hôtels américains.

Fauquet-exposition-bordeaux-2010-05Mais il ne pense qu’à la photographie. Un jour il se présente à l’université Laval, il sera embauché comme photographe par le service des relations publiques du campus. Il peut enfin disposer d’un appareil. Il passe au crible de son objectif les jeux olympiques, les pièces de théâtre où les personnalités de passage. Pour autant, même s’il lui réussit, ce métier de reporter demeure étranger à son inspiration. Aux turbulences du documentaire, il préfère le recueillement du travail en studio, la composition, l’éclairage. Il s’agit de “magnifier la prise de vue”, de rénover avec l’ancienne pratique photographique. Cherchant à exprimer une abstraction par des objets, il photographie les fruits pourris de son frigo, met en scène un mannequin de couturier trouvé sur le trottoir.

Et comme il le fait aujourd’hui de manière quasi systématique, il intervient sur les négatifs avec ce désir encore inconscient de combiner la photographie et le dessin. En 1974, une importante galerie québécoise lui offre ses cimaises. D’autres suivent. Le Musée de Québec achète. La roue tourne. Il enseigne à l’université de Laval, mais reste qu’après de nombreuses années d’exil, le mal du pays lui inspire de fortes nostalgies climatiques et culturelles. Retour en France en 1982.

Dans un premier temps, il sera chauffeur livreur pour une société photographique bordelaise. Puis Paris, le ministère de la Culture lui offre une mission d’évaluation des projets de radios locales, associations et privées. Pendant huit mois, de Strasbourg à Toulouse, d’Annecy à Marseille, il visite l’Hexagone, remplit les grilles d’analyses, rédige des fiches et des rapports. Son sérieux est apprécié. Il accomplit d’autres missions pour la Délégation de l’audiovisuel.

Et finit par intégrer un bureau du Centre national du la cinématographie, où il travaille encore aujourd’hui. Rangés jusque-là dans des valises chez ses parents, ses appareils vont lui permettre de reprendre pied peu à peu dans la photographie. Temps volé à la nuit. Temps volé à la contrainte du travail. S’il ne saute pas dans un train, le week-end, pour fixer la lumière rasante du matin des paysages de l’Aubrac, du Quercy ou des Cévennes, il modèle de menus objets de plâtre, sujets de prises de vue improvisées dans un coin de son appartement. Entre 1984 et 1985, une galerie parisienne présente ses clichés à l’ARCO deMadrid. Le visage humain y est absent. La ville seulement évoquée par des décors imaginaires en carton.

Ce matériau vient en effet remplacer le plâtre des premiers motifs. Installé dans le Sentier “quartier industrieux où on travaille, où on fait du déchet”, Fauquet y récupère chaque soir des montagnes de tubes et de cartons. De cette manne sans fin, il tire les éléments plastiques de ses nouvelles figurations. Héritier de la bricole, convaincu qu’il faut “faire dans le peu”, il se met à construire des arcades, des escaliers éclairés à l’aide de boîtes de conserve munis d’ampoules. Bientôt le volume s’impose. Emporté par sa “grossesse cartonneuse” Jean-Michel transforme le quarante mètres carrés de son appartement en chantier de découpe, de pliage, d’assemblage, de collage, de prises de vue. […] Toujours en bleu de travail à l’heure ou d’autres sortent en ville ou allument la télévision, Jean-Michel n’en finit pas d’habiter ses images. »

Extraits Dominique Charnais, « L’art et la matière de Jean-Michel Fauquet » Le Cahier dessiné, n°4, avril 2004


La Base sous-marine
Boulevard Alfred Daney - 33300 Bordeaux
Tél : 05 56 11 11 50 - Fax : 05 56 39 94 45 /  Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. / www.bordeaux.fr

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