Heidi au pays de Martin Kippenberg - Lien entre Heidi de Martin Kippenberger
01 Juin 2009
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| Heidi au pays de Martin Kippenberg |
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Qu’est ce qui pourrait bien rapprocher le destin de la fillette de Dörfli et celui
du colosse de Dortmund, sur la base de quelques hypothèses de travail ?
« J’ai entendu le vent mugir dans les sapins et je n’en vois aucun, dit-elle en regardant dans la direction des
voitures, dont elle avait pris le roulement pour le bruit du vent dans les arbres ».
(Heidi, Johanna Spyri).
Claire Jacquet
(Extraits du catalogue de l’exposition)
1. Heidi et « Kippi »
Qu’est-ce qui justifie de rapprocher plus précisément Heidi de Martin Kippenberger ? Entre l’héroïne imaginée
par Johanna Spyri à la fin du XIXe et l’artiste allemand de la fin du XXe siècle, tout semble pourtant les
éloigner…
Rappelons succinctement leur destin respectif :
Heidi, de son vrai nom Adélaïde, est une orpheline élevée par sa tante Dete. Celle-ci, pour les besoins d’un
emploi à Francfort, la confie à son grand-père qui vit en marge de la société, au coeur des Alpes Suisses, près
du village de Dörfli. Peu loquace et distant, l’homme s’humanise au contact de sa petite-fille qui découvre les
joies de la nature, par le biais notamment de Peter, un jeune chevrier déscolarisé. La vie à l’état de nature
perdure sans nuages, si ce n’est l’insistance de l’instituteur à vouloir qu’Heidi fréquente l’école.
Bitte ein Pils de Thomas Bayrle représente un verre de bière fraîchement servi qui se détache de la trame de fond de l’image, elle-même constituée de lignes horizontales où le verre est utilisé comme pictogramme. La pièce par la récurrence provoque la faillite de toute tentative de narration et, dans le même temps, sous la Bitte ein Pils de Thomas Bayrle représente un verre de bière fraîchement servi qui se détache de la trame de fond de l’image, elle-même constituée de lignes horizontales où le verre est utilisé comme pictogramme. La pièce par la récurrence provoque la faillite de toute tentative de narration et, dans le même temps, sous la puissance de ce martèlement, permet au motif devenu sujet d’accéder à ce qu’il est réellement, un signe.
Martin Kippenberger est né en 1953 à Dortmund, dans une famille d’éducation « strictement protestante »
qui s’installe à Essen, dans le Land de Rhénanie du Nord-Westphalie. A l’Académie des Beaux-Arts de
Hambourg, il affiche son dilettantisme et court-cicuite ses études en 1976. Excessif, débordant et provocateur,
il démontre qu’il peut tout faire… Après avoir flirté avec la culture hippie et underground au début des années
1970, il fonde le groupe punk Die Grugas et devient chef d’entreprise : il dirige simultanément une société de
cuir spécialisée dans le point de broderie « hopi » et gère la légendaire salle de spectacles berlinoise S.O. 36.
En 1990, il achète 35% des parts d’un restaurant italien « Capri » à Venice, Los Angeles. Entre temps, il
pratique indifféremment la peinture, la sculpture, le dessin, l’installation, la photographie, la musique, l’écriture,
le mobilier. Il est nommé professeur à la Städelscule de Francfort en 1990 et enseigne également à
l’Académie à Kassel en 1992. « Kippi » est principalement nomade : il vit successivement en Scandinavie, à
Hambourg, Florence, Paris, Sienne, Stuttgart, Cologne, en Belgique, au Brésil, en Espagne et aux Etats-
Unis... Acteur, écrivain, imprésario, entrepreneur, collectionneur, professeur et assurément artiste, il multiplie
les projets pour conjuguer son acuité au temps présent. Kippenberger décède prématurément en 1997 à
Vienne. (…)
D’un côté, Heidi fait le chemin de la ville à la montagne et force les frontières de son destin pour s’ouvrir à de
nouvelles expériences.
De l’autre, Kippenberger n’a de cesse de vouloir sortir des cadres communément
admis à l’occasion de son tour de piste planétaire. Tout rapprochement nécessite un déplacement
géographique, mental, symbolique. Ici est mon pays (Hier ist unsere Heimat) indique avec ironie Martin
Kippenberger dans un diptyque de 1982 représentant, une nuée d’étoiles et une nature morte aux accents
potagers, en guise d’énigme sur son positionnement…
Revenir à cette notion de « rapprochement » entre
Heidi et « Kippi » incite à réfléchir sur ce qui les distingue, ce qui les unit. Le 3ème millénaire s’ouvrant, la
question de « là où nous vivons » est-elle encore valide ? Entre la terre et le ciel, quel est notre degré
d’apesanteur ? Le conte d’Heidi esquisse une réponse à travers ce dialogue entre Mlle Rottenmeier et M.
Sesemann : - « Je pensais à une de ces natures qui vivent sur les hauteurs pures de la montagne et passent
sur nous comme un souffle d’Idéal » - « Je veux croire que les enfants suisses doivent aussi toucher terre s’ils
veulent marcher, sans cela il leur pousserait des ailes au lieu de pieds ». (…)
Ainsi, les protagonistes du récit de Johanna Spyri semblent s’illustrer à travers une série de sérigraphies de
Thomas Bayrle, réalisés sur des factures ou documents administratifs, qui évoquent les esquisses que
Kippenberger réalisait directement sur des papiers à entête des hôtels qu’il fréquentait. Plus loin, des pièces
de vêtement réalisées par Andreas Exner, évoquent des présences silencieuses. Elles sont comme des
effigies de personnage qui font irruption dans le générique de l’exposition… (…).
2. L’énergie comme réponse au chaos du monde
Heidi au pays de Martin Kippenberger s’organise en déployant des pièces comme autant d’éléments d’un
paysage à reconstituer. L’exposition multiplie les contrastes : Heidi/Kippenberger ; Aquitaine/Hesse ; monde
rural/ monde urbain ; nature/culture...
Ainsi, des oreilles de cochons peintes et une fleur composée de
planches de surf, réalisées par Marko Lehanka, plantent un décor champêtre ; dans ce paysage, s’intègrent
ça et là des sculptures futuristes et des paysages industriels de Thomas Schütte, ainsi que des tableaux
d’entrelacs autoroutiers de Thomas Bayrle. Tiefe Blicke, tableau de Kippenberger, représente un chat au
regard ambigu, à la fois menaçant et apeuré. Sa patte, maintenue par une attelle, semble contredire son
agilité naturelle.
Animal « tout terrain » (à la ferme comme à la ville), il pourrait incarner la figure de l’artiste,
observant le monde dans une position qu’il a voulue lui-même inconfortable. Mais il pourrait aussi renvoyer
aux personnages du conte de Johanna Spyri qui connaissent tous une forme de handicap : Heidi est
orpheline, le grand-père est marginalisé, Peter est analphabète, Mlle Rottenmeier est psycho-rigide et Clara
est physiquement freinée dans ses mouvements… (…)
Tout dans l’oeuvre de Kippenberger rappelle que l’homme est un « animal social ». En confrontant deux
univers sociaux, celui du grand-père qui vit modestement et la famille Sesemann indéniablement plus à son
aise, Johanna Spyri joue des conditionnements sociaux en faisant éprouver à ses protagonistes des choix
inverses (Heidi est littéralement « dressée » par Mlle Rottenmeier à Francfort, laquelle est ensuite mise « au
vert » en Suisse), et d’interroger la valeur même de ce choix : est-ce vraiment un choix ? Devant une baie
vitrée, un large rideau composé de différents empiècements multicolores crée un filtre entre l’intérieur et
l’extérieur ; Andreas Exner y a découpé les lettres SOCIAL, possible écho à l’oeuvre de Kippenberger,
Transporteur de caisses sociales (1989). (…)
Flânant à la dérive des quadrillages urbains les plus cartésiens, l’artiste est le premier partisan du « faire
avec » et s’aménage un vagabondage adapté avec Lanterne pour ivrognes (1988), permettant à l’ivresse
dionysiaque de suivre le mouvement de ses pensées… Comme Heidi qui se sent isolée, Kippenberger
poursuit sa route dans la solitude ; tel un enfant, il semble s’appuyer sur des choses élémentaires avec
lesquelles il est en contact, à la différence près : un arbre et un verre de lait pour l’une, un lampadaire et un
verre d’alcool pour l’autre. (…)
3. Le conte, une alternative au mythe
L’une des singularités du conte, énoncée par Bruno Bettelheim, psychanalyste d’origine autrichienne, est qu’il
permet d’inscrire un univers symbolique traversé de personnages « ordinaires, simples et directs » (1). Ainsi
le conte se distingue du mythe, en ce qu’il ne met pas en scène des personnages « héroïques ».
Kippenberger est l’artiste qui, après Beuys, se positionne comme un anti-héros, oeuvrant au service d’un
engagement « sans cause » et d’une esthétique « sans morale ». Tout comme dans les contes pour enfants,
Kippenberger pose la question de « là » où nous vivons et semble pareillement nous faire comprendre qu’il
existe des solutions momentanées ou permanentes aux difficultés les plus pressantes. Il n’est pas celui qui
va déplacer les montagnes et indiquer les voies de la sagesse ou de la raison. Il n’est pas non plus celui des
grandes révolutions. Et, de ce fait, il part explorer le monde comme Heidi surmonte les frontières
géographiques et culturelles.
Son parcours est lié à l’expérience de telle sorte que l’engagement se
construise « en actes » et dépasse la simple oralité (celle de l’orateur, du théoricien, du chef de file).
Au fond, Kippenberger est un « représentant » de la même manière que Heidi est une « représentation ».
Kippenberger a très vite compris les complicités entre l’art et le commerce, et il en use. Ses différentes
casquettes de chef d’entreprise et d’artiste sont indéfectiblement imbriquées : Al Vostra Servizio (A votre
service) est le titre de son premier catalogue (1977).
C’est donc aussi sous l’angle commercial qu’il fait son
apparition sur la scène artistique. C’est aussi le destin que partage Heidi qui multiplie les versions et produits
dérivés dès son succès de librairie : film, BD, film d’animation… (…)
Dans les contes, Bettelheim relève encore la récurrence de certaines interrogations : « A quoi le monde
ressemble-t-il ? », « Comment vais-je y vivre ? », « Comment faire pour être vraiment moi-même ? ».
Des
questions qui ne semblent pas totalement étrangères à Kippenberger… Alors que dans les mythes, les
réponses sont précises, note le psychanalyste, elles ne sont que suggérées dans les contes. En 1972, Beuys
signe la photographie La Rivoluzione Siamo Noi (La Révolution, c’est nous), le montrant qui marche d’un pas
volontaire en direction de celui qui le regarde. A contrario, Kippenberger produit la sculpture « Martin, au coin,
tu devrais avoir honte de toi » (1989), qui n’est pas sans rappeler les ordres de Mlle Rottenmeier envers Heidi
dans le cadre policé de la maison Sesemann où la révolution, précisément, n’est pas permise… (…)
(1) Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, première édition 1976, Robert Laffont, édition Pocket p. 73.
4. Liens de transmission & de filiation
Heidi au Pays de Martin Kippenberger est l’occasion de faire cohabiter deux générations d’artistes
successives, liées à ce foyer que représente Francfort. La Städelschule apparaît comme le point focal de
cette dynamique, en tant que lieu de formation et d’expérimentation artistiques. La « collecte » du couple
Rausch, concierges et collectionneurs, témoigne d’une activité incessante entre artistes-enseignants,
étudiants et leurs propriétaires, relevant du « potlach », notion théorisée par Marcel Mauss en tant que
relation sociale archaïque basée sur le don et l’échange. Le résultat est proche de ce que recherchait
Kippenberger : un état général d’alerte maximale, une souveraine indifférence aux genres et une prédiction
pour la prolifération.
Etrangement, Heidi est aussi un conte sur l’idée de transmission, ce que Mike Kelley et
Paul McCarthy ont génialement mis en scène dans leur film Heidi en 1992. Il y a, à l’évidence, des
complicités artistiques et intellectuelles entre Kippenberger et les artistes américains de la côté Ouest, autour
du sabotage méthodique des mécanismes de l’autorité et de la tension des rapports nature/culture,
notamment. Sur ces liens de transmission, il semble qu’entre une génération contextuelle et la suivante, il y
ait un « filtre » qui naturellement opère, ce que symbolise parfaitement le Pavillon de chasse de Simone
Decker. Le scotch transparent du cube altère progressivement la lecture des affiches de Martin Kippenberger,
placées derrière, et permet simultanément aux visiteurs de prendre en charge une histoire qui se
« recharge » d’éléments nouveaux laissés sur la face collante. (…)
Le parcours de Kippenberger et le conte de Heidi signalent, au terme de leurs détours et circonvolutions, que
la relation des contraires trouve leur accomplissement dans leur réconciliation. En somme, l’on accèderait à
une vraie liberté qu’à partir du moment où l’on ne serait plus subordonné à une pensée « unique ». Ce qui
importe, c’est l’énergie. Pour tout essayer et rebattre les cartes en permanence. Une méthode qui rejoint celle
également pratiquée empiriquement par Heidi : au gré de son périple, elle incorpore les différentes tendances
des autres personnages, les assimile à sa personnalité jusqu’à ce qu’elles coalisent en elle, pour atteindre
une humanité pleine et entière.
Par-delà, chacun surmonte son « handicap » : Heidi se crée une base
affective et relationnelle, le grand-père se socialise, Peter s’instruit, Clara s’affranchit des déterminismes…
Et Kippenberger d’être à l’impulsion de cette exposition purement spéculative.
Source : Aurore Combasteix / FRAC Aquitaine










